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" LA MORT N'EST PAS LA FIN D'UNE EXISTENCE"

Mis en ligne le 14.08.2008 à 00:00

DERNIERS MOTS. Il y a un an, Alexandre Soljenitsyne accordait une grande interview au magazine allemand «Der Spiegel». Ultime rencontre avec l'un des plus importants intellectuels du XXe siècle.

L'Hebdo; 2008-08-14

ALEXANDRE SOLJENITSYNE " LA MORT N'EST PAS LA FIN D'UNE EXISTENCE"

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN NEEF ET MATTHIAS SCHEPP

DERNIERS MOTS.

Il y a un an, Alexandre Soljenitsyne accordait une grande interview au magazine allemand «Der Spiegel». Ultime rencontre avec l'un des plus importants intellectuels du XXe siècle.

Alexander Isayevich, quand nous sommes arrivés, nous vous avons trouvé en train d'écrire. Vous semblez toujours animé par le même besoin de travailler, alors que vous avez 88 ans et que votre santé ne vous permet plus de vous balader autour de votre maison. D'où tirez-vous votre force?

Depuis que je suis né, j'ai toujours eu cet élan intérieur. Et je me suis toujours volontiers consacré au travail. Au travail et à la lutte.

Dans votre dernier livre, vous racontez qu'il vous est même arrivé d'écrire lors de vos promenades en forêt.

Quand j'étais au goulag, j'ai même parfois écrit sur des murs en pierre. Ou encore sur des morceaux de papier. Je mémorisais ce que j'avais écrit, puis les jetais.

Et votre force ne vous a jamais quitté, même dans les moments de grand désespoir?

Jamais. Je me disais souvent que, quel que soit le résultat, il fallait que cela arrive. Des bonnes choses pourraient en sortir. Et il semble que ce fut le cas.

Je ne suis pas sûr que vous ayez pensé la même chose ce jour de février 1945 où les services secrets militaires arrêtèrent le capitaine Soljenitsyne et le firent condamner à huit ans dans un camp de prisonniers, car, dans ses lettres du front, il critiquait Joseph Staline.

C'était dans le sud de Wormditt. Nous venions de briser l'encerclement allemand et nous marchions vers Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad) lorsque j'ai été arrêté. Mais j'étais toujours optimiste. J'étais guidé par mes opinions et m'y suis tenu.

Quelles étaient ces opinions?

Elles ont bien sûr évolué avec le temps. Mais j'ai toujours cru en ce que je faisais et n'ai jamais agi contre ma conscience.

Il y a treize ans, lorsque vous êtes revenu d'exil, vous étiez déçu de découvrir la nouvelle Russie. Vous avez décliné un prix proposé par Mikhaïl Gorbatchev, puis refusé une récompense que Boris Eltsine voulait vous décerner. Et, en juin 2007, vous avez accepté le Prix d'Etat que vous a remis Vladimir Poutine, l'ancien directeur du FSB (Service fédéral de sécurité). Le service qui avait remplacé ce KGB qui vous avait persécuté et dénoncé si cruellement. Comment expliquez-vous vos choix? Le premier prix, en 1990, n'a pas été proposé par Gorbatchev, mais par le Conseil des ministres, donc des représentants de l'URSS. Le prix devait récompenser L'archipel du goulag. J'ai décliné cette proposition, car je ne pouvais pas accepter un prix pour un livre écrit avec le sang de millions d'autres personnes. En 1998, lorsqu'on m'a proposé la deuxième récompense, le pays était à son plus bas, avec de nombreuses personnes vivant dans la misère. Cette année-là, je venais de publier La Russie sous l'avalanche. Eltsine a décidé que je devais être honoré. Je lui ai répondu que je ne pouvais recevoir une récompense émanant d'un gouvernement qui avait mené la Russie dans des détroits si sinistres. Enfin, le prix que j'ai accepté en 2007 n'émane pas de Vladimir Poutine, mais d'une communauté d'experts. Le Conseil des sciences qui m'a nominé et le Conseil de la culture qui a soutenu cette proposition abritent certaines des personnes les plus respectées de ce pays, chacune d'entre elles faisant autorité dans sa discipline. Le président, en tant que chef de l'Etat, remet ensuite le prix aux lauréats le jour de la fête nationale. En acceptant cette récompense, je voulais exprimer l'espoir que l'amère expérience de la Russie soit pour nous une leçon qui nous permettra d'éviter de nouveaux désastres. Pour revenir à Vladimir Poutine, il est vrai qu'il fut un officier des services secrets. Mais il n'était ni un investigateur du KGB ni le chef d'un camp dans le goulag. Dans d'autres pays, on ne considère pas comme négatif d'avoir fait partie des services secrets. Personne n'aurait, par exemple, eu l'idée de critiquer George Bush Senior pour avoir été parmi les dirigeants de la CIA.

Toute votre vie, vous avez appelé les autorités à se repentir pour les millions de victimes du goulag et de la terreur communiste. Est-ce que cet appel a été entendu?

En vieillissant, je me suis fait à l'idée que, partout dans le monde, la repentance publique est l'option la plus inacceptable pour les politiciens modernes.

Vladimir Poutine a déclaré que la chute de l'Union soviétique était le plus grand désastre géopolitique du XXe siècle. Il pense qu'il est temps de se défaire d'une réflexion masochiste sur le passé, d'autant plus que des voix extérieures contribuent à provoquer un remords injustifié au sein du peuple russe. Est-ce que cette position ne fait pas le jeu de ceux qui veulent oublier tout ce qui s'est passé durant le régime soviétique?

Il y a dans ce discours une forme de positionnement face au nouvel ordre du monde, dans lequel les Etats-Unis sont la dernière superpuissance à la suite des bouleversements géopolitiques. Quant à cette «réflexion sur le passé», hélas, l'amalgame entre «Russes» et « Soviétiques» contre lequel j'ai pris si souvent position depuis les années 70 n'a disparu ni en Occident, ni dans les anciennes Républiques socialistes, ni dans les anciennes Républiques soviétiques. La génération politique précédente n'était pas prête pour le repentir, tandis que la nouvelle est trop heureuse de ces griefs et de ces accusations, dont Moscou est une cible commode. Ils se comportent comme s'ils s'étaient héroïquement libérés et menaient aujourd'hui une nouvelle vie, tandis que Moscou serait restée communiste. Néanmoins, j'espère que cette phase malsaine prendra bientôt fin et que tous ces peuples comprendront que c'est le communisme qui est à blâmer pour les pages amères de leur histoire.

Même le peuple russe?

Si nous pouvions tous jeter un regard sobre sur notre histoire, nous n'aurions plus cette attitude nostalgique envers le passé soviétique qui prédomine actuellement parmi les couches les moins affectées de notre société. De même, les pays de l'Est et les anciennes régions de l'URSS n'auraient plus besoin de chercher dans la Russie historique la source de leurs malheurs. On ne doit pas attribuer les actes de leaders individuels ou de régimes politiques à un pays entier et à sa population, comme si c'était une faute innée. On ne doit pas non plus attribuer cela à la «psychologie malade» des Russes, comme c'est souvent le cas en Occident. Les régimes qui ont marqué la Russie n'ont pu survivre qu'en imposant une terreur sanglante. Il nous faut comprendre que, seule, l'acceptation volontaire et consciencieuse de sa culpabilité peut assurer la guérison d'une nation. Et que des reproches ininterrompus de l'extérieur sont contre-productifs.

La Russie a-t-elle besoin d'une idée nationale? Et, si oui, à quoi devrait-elle ressembler?

Le terme «idée nationale» est flou. On pourrait l'envisager comme une compréhension largement partagée par un peuple quant au mode de vie désirable dans son pays. Une idée qui aurait de l'emprise sur la population. Un concept unifiant comme celui-ci peut être utile, mais ne doit jamais être créé artificiellement ou imposé par le pouvoir. Durant les dernières périodes historiques, ces concepts ont été développés en France, au XVIIIe siècle par exemple, dans le Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Allemagne ou encore en Pologne. Quand la question d'une «idée nationale» a fait son apparition dans la Russie postsoviétique, j'ai essayé de la contrer avec cette objection: après les pertes désastreuses que nous avions vécues, il était suffisant de nous fixer une seule tâche, la préservation d'un peuple mourant.

Vous avez lu Goethe, Schiller et Heine en allemand dans le texte et vous avez toujours espéré que l'Allemagne fasse office de pont entre la Russie et le reste du monde. Pensezvous que les Allemands peuvent encore jouer ce rôle aujourd'hui?

Oui, car il y quelque chose de prédéterminé dans l'attraction mutuelle entre l'Allemagne et la Russie. Sinon, cette attraction n'aurait pas pu survivre à deux horribles guerres mondiales.

Quels poètes, écrivains ou philosophes allemands vous ont le plus influencé?

Schiller et Goethe ont été très présents durant mon enfance et mon adolescence. Plus tard j'ai été attiré par Schelling. J'apprécie également beaucoup la grande tradition musicale allemande. Je ne pourrais pas imaginer ma vie sans Bach, Beethoven ou Schubert.

L'Occident ne connaît presque rien de la littérature russe moderne. Quelle est, selon vous, sa situation en Russie aujourd'hui?

Les périodes de changements rapides et fondamentaux ne sont jamais favorables pour la littérature. Les Å“uvres importantes, pour ne pas dire les chefs-d'Å“uvre, ont presque toujours été créées durant des périodes de stabilité, que celleci soit bonne ou mauvaise. La littérature moderne russe ne fait pas exception. Les lecteurs éduqués d'aujourd'hui s'intéressent plus aux Å“uvres non fictionnelles - mémoires, biographies ou essais. Malgré tout, je ne crois pas que la justice et la conscience s'éparpilleront aux quatre vents, mais plutôt qu'elles seront parmi les bases de la littérature russe, afin qu'elle soit utile à l'éclaircissement de notre esprit et à l'amélioration de notre compréhension.

L'influence de la pensée orthodoxe sur le monde russe peut se voir jusque dans votre travail. Quelle est le rôle moral de l'Eglise russe? On a l'impression qu'elle se mue en Eglise d'Etat aujourd'hui, comme il y a quelques siècles, telle une institution légitimant le chef du Kremlin comme le représentant de Dieu.

Au contraire, nous devrions être étonné de voir que notre Eglise a gagné une position quelque peu indépendante, quelques années seulement après avoir été libérée de la soumission totale au gouvernement soviétique. Il ne faut pas oublier l'horrible tribut humain qu'a payé l'Eglise orthodoxe russe tout au long du XXe siècle. L'Eglise se relève juste. Et notre jeune Etat postsoviétique est en train d'apprendre à la respecter comme une institution indépendante. La «doctrine sociale» de l'Eglise, par exemple, va aujourd'hui plus loin que le programme gouvernemental. Récemment, elle a multiplié les appels pour une réforme du système de taxation. Cependant, lorsque vous parlez d'une forme de légitimation du chef du Kremlin, faites-vous référence à la cérémonie funéraire pour Boris Eltsine dans la principale cathédrale de Russie et à la décision de ne pas faire de service civil?

Aussi.

C'était probablement le seul moyen de contenir la colère populaire, qui n'avait pas entièrement baissé, et d'en éviter les manifestations durant l'enterrement. Mais je ne vois pas de raison de faire, à l'avenir, de cette cérémonie une sorte de protocole pour les funérailles d'autres présidents russes.

En 1987 vous disiez qu'il était difficile pour vous de vous exprimer publiquement sur la religion. Que signifie la foi pour vous?

C'est le fondement et le soutien d'une vie.

Avez-vous peur de la mort?

Non, je n'en ai plus peur. Quand j'étais jeune, la mort prématurée de mon père, à 27 ans, a jeté une ombre sur moi et j'avais peur de mourir avant d'avoir pu accomplir mes plans littéraires. Puis, entre 30 et 40 ans, mon attitude face à la mort est devenue plus calme. Je la ressens comme une échéance naturelle, mais pas finale, d'une existence. ©Spiegel

TRADUCTION ET ADAPTATION

CHRISTOPHE SCHENK

ALEXANDRE SOLJENITSYNE EN 1994

Après vingt ans d'exil, l'écrivain dissident retrouve la Russie où il vivra jusqu'à sa mort.

KEYSTONE

AU GOULAG

Condamné au terme de la Seconde Guerre mondiale, Soljenitsyne restera prisonnier huit ans. Une expérience qu'il raconte dans L'archipel du goulag.

KEYSTONE

«J'AI TOUJOURS CRU EN CE QUE JE FAISAIS ET JE N'AI JAMAIS AGI CONTRE MA CONSCIENCE.»

«LA REPENTANCE PUBLIQUE EST L'OPTION LA PLUS INACCEPTABLE POUR LES POLITICIENS MODERNES.»

PROFIL

1918 Naissance

1945 Condamnation à 8 ans de goulag

1962 Une journée d'Ivan Denissovitch

1970 Prix Nobel de littérature

1973 L'archipel du goulag

1974 Expulsion de l'URSS

1994 Retour en Russie

2008 Décès




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