Erigée sur les hauteurs d’Alger, la basilique Notre-Dame d’Afrique veille sur la ville blanche. Du haut de son esplanade en cette fin de journée, on aperçoit la baie où flottent des cargos vides et un ferry qui file sur Marseille. A bord, les Algériens de France repartent. Les vacances au pays s’achèvent. Sur le parvis, des curieux suivent ce ballet naval et, qui sait, rêvent d’embarquer vers l’ancienne métropole, si tatillonne dès que l’Algérien lui parle visa.
Mais les temps changent. Enrichie par son gaz et son pétrole, l’Algérie n’est plus un département français. Ses richesses, elle les dispense à d’autres, aux Etats-Unis et à la Chine. Et si un jour Paris entend contrôler les migrations africaines depuis l’Algérie, il ne pourra se soustraire à une condition d’Alger: la libre circulation de ses ressortissants. Sans quoi, toute tentative d’Union pour la Méditerranée est inutile.
Ce soir à Notre-Dame, sous l’œil des badauds et des policiers chargés de protéger le lieu, une vingtaine de fidèles sont venus. Les rares touristes ont déserté le lieu avant le début de l’office où l’on partage la paix du Christ en terres d’islam. Mais, malgré une décennie noire des années 90 déjà loin, ce partage reste difficile. Après la messe, le Père Bernard confie son dépit, dans sa robe verte de l’office.
Celui qui disait, voici trois ans, sous la nef du lieu, face à la Vierge noire, qu’il fallait «unir les deux rives de la Méditerranée» (Le Figaro du 6 juin 2005), raconte aujourd’hui sa tristesse, celle d’une communauté de dizaines de milliers d’âmes. Chicanes, brimades, arrestations: depuis ce printemps, l’Algérie maltraite ses chrétiens, catholiques ou protestants. En avril, l’abbé Pierre Wallez était condamné à deux mois de prison avec sursis pour prosélytisme. Il avait célébré une messe avec des immigrés clandestins originaires du Cameroun.
«Mais quelle image de ce pays veut-on donner avec de telles pratiques répressives?», s’énerve le Père Bernard, après s’être débarrassé de son costume de cérémonie. Venu de l’autre côté de la Méditerranée il y a près de quarante ans, ce Français n’en dira pas plus. «C’est déjà assez tendu», s’excuse-t-il. En quittant le lieu, le regard s’arrête sur un mot, gravé sur l’abside de Notre-Dame: «Priez pour nous et pour les musulmans».
| Chronologie |

Ve siècle av. J.-C. Fondation du comptoir phénicien d’Icosium, ou «l’île aux mouettes». 202 av. J.-C. La ville fait allégeance à Rome, après l’alliance entre Scipion l’Africain et Masinissa, premier roi de Numidie, contre Carthage. 429 Icosium est intégré par la force au royaume des Vandales. 533 Byzance contrôle la ville, menacée par les tribus Berbères. 771 L’islam s’étend et conquiert le Maghreb. Icosium est convertie. 960 Bologhine ibn Ziri, fondateur de la dynastie berbère des Zirides, fonde El Djazair (Alger) sur l’ancienne Icosium. La cité s’étend le long de la baie, vers l’ouest, et se fortifie. 1152 Après trois quarts de siècle de domination almoravide, les Almohades s’emparent d’Alger. Leur conquête de l’Afrique du Nord s’amorce pour s’achever en Espagne. 1516 Arudj Barberousse reprend Alger, passé sous le contrôle des Espagnols en 1510. 1541 Charles Quint perd la «bataille d’Alger», devenue ville de corsaires. 1830 Charles X et l’armée française prennent Alger. Colonisation. 1848 Alger accède au rang de préfecture départementale. 1945 Emeutes nationalistes à Sétif-Guelma. L’armée française massacre entre 20000 et 30000 autochtones. 1954 Création du Front de libération nationale et guerre d’indépendance. 1962 Les accords d’Evian entérinent la fin de l’Algérie française. Ahmed Ben Bella accède à la présidence. 1988 Des manifestations réclament la fin du parti unique. Des émeutes font des centaines de morts à Alger. 1991 Le Front islamique du salut (FIS) remporte les élections nationales. Le gouvernement les annule et interdit le FIS. L’Algérie plonge dans la guerre civile jusqu’au cessez-le-feu de 1997. 1999 Abdelaziz Bouteflika est élu président de la République. 2004 Réélection de Bouteflika pour un 2e mandat non renouvelable. |
Inégalités. A quoi bon ces persécutions? Un gage de respectabilité du gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika aux islamistes? Il y a de ça. L’islamisation du pouvoir et de la société autorise à bafouer d’autres cultes, mais il y a plus. «Alger ne jettera pas ses Chrétiens à la mer, rassure Fayçal Metaoui, ancien rédacteur en chef du journal indépendant El Watan.
«S’il est vrai que, comme en Kabylie, les évangéliques ont fait du prosélytisme sans autorisation et se sont donc mis hors-la-loi, ces persécutions servent à détourner l’attention du public.» Mais de quoi? «Les Algériens sont pauvres, malgré la flambée du prix du pétrole et une banque centrale qui entasse 140 milliards de dollars de réserves!». Ces dernières vont gonfler, à lire les prévisions officielles de croissance: plus de 5% en 2008. Une croissance tirée par la rente, celle générée par des hydrocarbures sur lesquels lorgnent gouvernements et firmes américains, chinois et européens.
Les prix aussi flambent. Il y a l’inflation officielle, quelques pour cents, et puis il y a la hausse des prix au marché du coin, celle qui menace l’équilibre d’une population dont le quart vit en dessous du seuil de pauvreté. Au pied de Notre-Dame, voici les marchés populaires de Bab el-Oued. Derrière son étal, un marchand de légumes au marché des Trois horloges fulmine. Comme chaque année, à l’approche du mois saint, les prix se sont envolés et, avec eux, la colère des Algérois venus faire des provisions.
Notre homme se dit «réglo», il paie ses taxes. Et à l’entendre, ce ne serait pas comme sa concurrence, ces vendeurs à la sauvette qui écoulent à vil prix haricots, piments et pommes de terre. C’est chez eux que le client se précipite, histoire d’épargner ses dinars. «Légumes ou casseroles, tout y passe et sous l’œil de la police», grogne le marchand. La scène se répète à mesure que l’on déambule vers le boulevard Taleb, en direction du centre-ville. Les rues se font plus étroites, les libertés aussi.
Brèves de comptoir. Dans ce quartier que Merzak Allouache a si bien filmé, un symbole a disparu. «A Bab el-Oued, le dernier bar a été fermé il y a un an. Des problèmes de conformité, ils ont dit», affirme Samir, la trentaine, serveur dans la capitale. Ce «ils», c’est la Wilaya d’Alger, le gouvernement provincial, si prompt à afficher sa rectitude religieuse.
Samir sirote sa bière dans une gargote d’une venelle située entre Didouche Mourad et Mohammed V, deux artères qui plongent vers le centre d’Alger et la Grande Poste. Ce vendredi, avec d’autres anonymes, il brave les interdits et cuve son dépit dans une cave aux murs jaunis. «Un lieu comme ça, pour respirer, il n’en existe presque plus à Alger. Sauf les comptoirs des cinq-étoiles, à prix occidentaux», se lamente-t-il.
Si les débits de boissons ferment, les attentats suicide, eux, se multiplient. A l’approche du jeûne, la violence s’est déchaînée à l’est de la capitale. Sofia Djama, 29 ans, sait bien qu’il n’y a point de salut chez les «frérots», comme on dit ici. Alors pourquoi ne pas fréquenter un bar, ce «lieu conjugué au masculin pluriel», sourit-elle? Sofia aime sortir, s’enivrer et fumer.
Elle s’habille aussi sans peur de montrer les attributs de sa féminité. La politique, le sexe, la religion? Aucun tabou, pour cette employée d’une société de communication, chroniqueuse à ses heures perdues au Temps, un quotidien algérois en ligne. Mais l’espiègle paie cher sa soif de liberté. Crachats dans la rue, insultes dans les bars. «Je ne suis pas représentative des Algériennes», reconnaît-elle.
Désœuvrés. Pourtant, Sofia a bien de la chance. Elle travaille. Des chiffres officiels, conservateurs assure la presse locale, évoquent 16% de chômage en moyenne. Chez les jeunes entre 16 et 29 ans – soit un cinquième des Algériens – le gouvernement chuchote un chiffre de 28%. Pour les femmes vivant en milieu urbain, à l’image de Sofia justement, ce chiffre surpasse 40%. Mais là encore, experts et sociologues s’interrogent sur l’exactitude de ces statistiques et doutent qu’elles rendent compte avec rigueur de l’ampleur du désœuvrement dans lequel est plongée la jeunesse algérienne.
Cette situation a créé un archétype: le migrant clandestin, une figure qui capte l’attention des médias en Europe, comme en Algérie, relève Nacer Djabi, sociologue à l’Université d’Alger. Avant, le clandestin se cachait dans les ferries pour Marseille. Mais les contrôles ont rendu l’exercice sans espoir. Depuis 2006, l’Algérie a vu apparaître les harraga, littéralement «ceux qui brûlent». Qui brûlent leurs papiers d’identité, et souvent leur vie, en défiant la mer sur de frêles esquifs orientés au GPS.
Voilà les partisans d’une «union pour la traversée de la Méditerranée», ironise-t-on, à propos du projet de Nicolas Sarkozy et le verbiage des élites. Ceux-là sont prêts à un périple en mer de 200 kilomètres pour aborder la Sardaigne ou les côtes ibériques. Régulièrement, les drames de corps repêchés sans vie, ou, pour les plus chanceux, arrêtés par les gardes-côte et emprisonnés, alimentent les gazettes.
Même le rêve d’ailleurs s’efface. Selon un sondage de 2002, seul un tiers des 16-29 ans désirent partir, quitte à jouer leur vie. Une partie de ceux qui ne disent pas souhaiter partir trouvent peut-être l’harmonie, entre la famille qui garantit leur sécurité matérielle et le fait de ne pas passer pour terroristes comme à Paris, Londres ou Washington. «Mais on perçoit, chez ceux qui restent, plus de suicides, de consommation de drogue et une recrudescence de la violence, autant de symptômes qui témoignent de leur mal-vivre», constate Nacer Djabi.
Cela s’inscrit, dans un changement des modes de vie que le pouvoir politique ne voit pas. «Les élites vieillissantes ne comprennent plus cette jeunesse qui refuse de travailler pour rien, qui se marie plus tard qu’avant et qui veut moins d’enfants». L’individualisme s’empare des trajectoires des jeunes, l’appel du collectif ne fonctionne plus. Toute l’organisation de la société civile s’en ressent.
Asphyxie. Pourquoi, par exemple, une organisation comme Amnesty International peine-t-elle à recruter chez les jeunes? Kheireddine Abbas, président de la section locale, a connu cette «jeunesse militante qui avait tant la culture de la lutte pour l’indépendance». Kheireddine, un médecin, nous a donné rendez-vous dans un bar du centre pour diagnostiquer le mal. En cause, un climat où «chrétiens, journalistes, défenseurs des droits humains, syndicalistes sont tous menacés». Resté muet, le poste de télévision du lieu se met à hurler.
Les hommes se taisent, Claire Chazal parle et lance un reportage sur les attentats du jour à Bouira. Une minute passe, le son baisse, le dialogue reprend. «Vous avez entendu? Notre gouvernement dit son impuissance et fait appel aux citoyens. Pas de chance, il n’en forme plus et il décourage le peu de civisme qui reste ici!», rigole, amer, notre quinquagénaire avant de finir sa bière.
Mustapha Bouchachi, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, confirme le symptôme décrit par Kheireddine Abbas et s’inquiète lui aussi de cette «lente asphyxie des libertés». Dans son étude à deux pas de l’université, cet avocat jouit d’une immunité relative, donc d’un droit au franc-parler. «Interdite de manifestation et de réunion, la société civile est étouffée.
Depuis 2000, les droits de l’homme ont régressé en Algérie et la torture reste pratiquée». Surtout, insiste le juriste, «la réconciliation nationale» est un véritable affront aux victimes d’attentats terroristes, d’assassinats et d’exécutions extrajudiciaires. Exhorté par Abdelaziz Bouteflika en 2005, ce processus offrait, en échange de la paix, l’impunité pour les crimes commis par les groupes armés et les services secrets. «Il n’y a pas eu réconciliation. Les derniers attentats kamikazes en attestent.»
Dans cette gabegie, quid de l’Union pour la Méditerranée? Le 13 juillet passé, le président algérien n’était pas à Paris au lancement de cette Union. La France est désormais devenue, pour une partie de son gouvernement, un repoussoir très utile. Et le parti de Nicolas Sarkozy sait lui donner du grain à moudre. Quand il évoque les aspects bénéfiques de la colonisation, quand il renvoie dos à dos les crimes des troupes françaises avec ceux du Front de libération nationale, ou quand il maltraite les émigrés algériens installés dans l’Hexagone.
Mais dans l’espoir d’une paix des ménages, Paris a mis une sourdine sur les droits de l’homme. Sur ce point, le réquisitoire de l’avocat Abbas est sans appel: «A l’inverse du processus de Barcelone, cette Union ne dit rien sur les droits de l’homme. Se taire sur ce point revient à légitimer les dictatures des pays de la rive sud de la Méditerranée».
Tags: Algérie, Alger, pouvoir, pétrole, Abdelaziz Bouteflika,
|