L’image date de 1759 et vient de Voltaire; pour le grand reporter français Christophe Boltanski, elle est toujours valable. «“C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe”, dit l’esclave de Surinam à Candide pour expliquer son état horrible, ses haillons, sa jambe gauche et sa main droite amputées. Et aujourd’hui, à quel prix parlonsnous au téléphone, consultonsnous internet ou photographions- nous les êtres qui nous sont chers?»
C’est à cette question que le journaliste a voulu répondre. En remontant la filière de la cassitérite, le principal minerai de l’étain omniprésent dans les circuits imprimés de nos appareils électroniques, et dont les prix ont triplé depuis trois ans. Un fil rouge qui part de la mine de Bisie, dans une zone de nondroit du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), et arrive aux fabriques de soudure de Malaisie, qui approvisionnent les grands groupes internationaux, en passant notamment par la Bourse des métaux de Londres. Le résultat: Minerais de sang, un livre captivant et dense, écrit avec passion, militant mais honnête. Dans son bureau à Paris, l’auteur revient sur deux ans d’enquête et les enseignements à en tirer.
A Bisie, un lieu qui n’est sur aucune carte, vous êtes descendu dans une mine de cassitérite. Qu’avez-vous vu?
Ce n’est pas une mine du nord de la France... Elle est creusée à 200 ou 300 mètres de profondeur à mains nues, sans outils, étayée avec de simples branchages. C’est extrêmement oppressant, ça descend à pic. Je n’étais pas outillé, donc je ne suis pas descendu très loin. La vie de ces creuseurs est très dure. Il fait une chaleur hallucinante, cela peut s’effondrer à tout moment. Ensuite, les groupes armés à l’extérieur des puits font à peu près ce qu’ils veulent, prélèvent leur dîme – des sacs de minerai – ou obligent les creuseurs à travailler gratuitement. Et puis il y a les commerçants: la mine est à 50 km de toute route praticable, donc tout est porté à la main et coûte une fortune. Les creuseurs sont presque tous endettés. C’est vraiment une forme d’esclavage.
Pourquoi avoir choisi de suivre la cassitérite?
La guerre à l’est du Congo, qui fait des millions de morts et dont on parle très peu, a plusieurs raisons. La manipulation des identités ethniques, le génocide rwandais qui a déstabilisé la région... Mais le principal enjeu, c’est le pillage des ressources du sous-sol. Hier le coltan, aujourd’hui l’or et la cassitérite, très utilisée dans l’électronique. Je trouvais important de montrer que cette guerre lointaine, peu connue, est liée à notre modernité et à notre quotidien.
Un lien qui reste très irréel pour les gens.
D’où l’idée de remonter la chaîne. Le livre veut montrer deux choses propres à la mondialisation. L’interdépendance: on nous promettait une ère virtuelle, or on est plus que jamais dépendant du réel, des matières premières. Et la fragmentation: dès qu’on a un problème, on le délocalise, on l’externalise. Il y a des négociants, puis des comptoirs, des traders, des fondeurs, des fabricants de fils de soudure, des assembliers... C’est une immense chaîne de soustraitance avant d’arriver au produit final.
Contrairement à l’époque coloniale, il est donc difficile de dire qui est responsable de ce nouvel esclavage?
Absolument. C’est tout le paradoxe: il se passe des choses effroyables au Congo, mais la mobilisation est assez faible, car chaque acteur peut facilement se décharger de ses responsabilités. Or tout est préfinancé. Les négociants achètent les minerais avec l’argent des comptoirs, qui euxmêmes en reçoivent du principal trader, Minerals Supply Africa, qui lui-même se fait préfinancer par la fonderie Malaysia Smelting Corporation. Donc contrairement à ce qu’ils disent, ils savent tout à fait d’où vient le minerai.
Des ONG comme Global Witness accusent les commerçants de cassitérite de financer les massacres en s’approvisionnant au Nord-Kivu. L’un d’eux se défend dans votre livre en disant que ce n’est pas aux industriels d’établir la paix quand les Nations Unies, avec 17 000 soldats sur place et un budget d’un milliard de dollars, en sont incapables. Que répondez- vous?
Ce n’est pas totalement faux. A ma connaissance, aucun soldat de la force d’intervention de l’ONU ne s’est jamais rendu dans la mine de Bisie, ni sur le sentier dans la forêt où transitent des milliers de porteurs chaque jour. Pourquoi? Ils savent bien qu’il y a un risque de confrontation assez élevé. Donc oui, il y a une responsabilité internationale dans tout cela. Pourtant, il est absolument indispensable que les industriels s’impliquent davantage.
Comment faire en sorte qu’ils s’engagent sur le terrain et offrent des conditions de travail décentes?
Il faut de véritables campagnes d’opinion. Que les gens prennent conscience que les objets qui nous entourent, de moins en moins chers et à la durée de vie de plus en plus courte – ce qui provoque des tonnes de déchets, retraités dans des conditions épouvantables dans le tiers-monde – ont un coût humain très élevé. Il faut une pression des consommateurs. On doit se battre pour qu’il y ait une vraie traçabilité des matières premières. A chaque fois que j’allais interroger des entreprises, en aval, elles me disaient qu’elles ne pouvaient évidemment rien dire, ni sur leurs clients ni sur leurs fournisseurs, que c’étaient des secrets commerciaux. Au nom de quoi? Les bouchers sont bien obligés de dire si leur viande vient d’Ecosse ou du Limousin! Pourquoi les industriels peuvent-ils s’abriter derrière le secret commercial si facilement?
La nouvelle loi sur la réforme de Wall Street, aux Etats-Unis, interdit l’usage des «minerais de sang» dans l’électronique. Quel sera son effet?
C’est une bonne loi, car elle montre que les industriels peuvent être tenus responsables de ce qui se passe sur le terrain. Elle a un vrai impact dans le secteur électronique. Mais le danger, c’est qu’elle pousse les industriels à se désengager du Congo, ce qui aboutirait à un boycott de la région. Or, en dehors des minerais, elle n’a rien. L’extraction continuera donc, mais en contrebande, via des circuits encore plus opaques qui passeront par la Chine ou le Kazakhstan. C’est ce qu’il faut éviter.
«Minerais de sang, les esclaves du monde moderne». Grasset, 352 p.

PROFIL-CHRISTOPHE BOLTANSKI
Né en 1962, il a été correspondant à l’étranger pour Libération, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur en 2007. Coauteur de livres sur Yasser Arafat ou Jacques Chirac, il a gagné en 2010 le prix Bayeux-Calvados pour un reportage dans les mines du Nord-Kivu.
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