Vous avez dénoncé ici même, jeudi dernier, ce qui vous apparaît comme la servilité galopante des journalistes de la TSR vis-à-vis des personnalités politiques.
Sur quoi se fonde votre intime sensation? Mystère. La pédanterie du vocabulaire, vous le savez bien, n’a jamais fait une argumentation. Mais libre à vous d’avoir cette humeur. Après tout, pourquoi les journalistes seraient-ils à l’abri de la critique, alors qu’ils ont pour métier de la pratiquer?
IL S’AGIT MOINS DÉSORMAIS DE CONVAINCRE LE CITOYEN DE LA PERTINENCE D’UNE OPINION QUE DE LUI IMPOSER LES THÈMES DE SON CHOIX.
J’observe simplement que le reproche inverse nous est fait aussi. En particulier par les politiques! Les animateurs de tel ou tel débat, à la radio comme à la télévision, s’arrogeraient le droit d’interrompre un monologue pour relancer la discussion, de contester un propos par la réalité des faits, ou d’exiger une réponse à la question posée... En un mot de faire leur métier.
Si la symétrie des opinions est un gage d’équilibre, alors votre pamphlet, cher Charles Poncet, nous rassure: accusée ici d’en faire trop, là pas assez, la TSR respecte bel et bien sa mission d’information et son devoir d’indépendance.
Mais ne rétrécissons pas le débat à ce jeu d’appréciations subjectives. Derrière elles, en réalité, se pose la question plus vaste des relations entre les politiques et le service public. Or, que celle-ci soit complexe, nul n’en doute. Elle le devient même toujours davantage.
Car le monde politique n’est plus confiné dans un système de stabilité horlogère. La volatilité démocratique y impose de nouvelles règles de persuasion. Il s’agit moins désormais de convaincre le citoyen de la pertinence d’une opinion que de lui imposer les thèmes de son choix.
Chaque parti veut décider du champ de bataille où il excelle. Aux conseillers, aux professionnels de la communication de tenter de dicter leurs sujets de prédilection aux médias. Quels sont les problèmes des Suisses aujourd’hui? Ecoutez l’UDC: c’est l’Europe, les étrangers. Ecoutez le PS: ce sont les coûts de la santé, la protection sociale...
Par ailleurs, l’univers en expansion continue des supports de communication réclame une expertise particulière dans la gestion des messages et des images. Le moindre lapsus, le moindre rictus à l’antenne, et Facebook s’affole. Combien de personnalités piégées par une liberté de langage, qui doivent consacrer plus d’énergie à rétablir leur réputation qu’à se consacrer aux affaires publiques!
Les politiques développent ainsi une double obsession de contrôle. Offensive, pour imposer leur agenda. Défensive, pour éviter l’accident d’image. Cela place les journalistes devant un devoir de double vigilance, elle aussi. Offensive, pour imposer les priorités qu’ils estiment être celles de l’actualité, selon des critères professionnels.
Défensive, pour déjouer les tentatives d’instrumentalisation. En particulier dans les médias de service public, car les élus en sont d’une certaine manière les actionnaires et les clients. Donnant d’une main, réclamant de l’autre: on voit bien les tensions que cette position peut créer. En année électorale tout particulièrement.
Mais les journalistes de la RTS et les responsables politiques sont aussi solidaires d’un même objectif. Les uns et les autres ont pour mission, et souvent pour passion, d’intéresser les citoyens à la chose publique. Sans être toujours d’accord sur les moyens d’y parvenir pour autant.
C’est tout l’enjeu du débat sur la polarisation politique, dont les partis du centre estiment être les victimes au profit des extrêmes. Et c’est à nouveau la RSR et la TSR qui sont mises sur la sellette: soit les émissions sont trop polémiques, quand elles ont du succès; soit leur audience est trop confidentielle, lorsqu’elles sont plus calmes...
Donc oui: le maniement du politicien suisse est un art délicat. Sur ce point, cher Charles Poncet, nous sommes d’accord. Cela réclame de la part des journalistes du service public une défense résolue de leur indépendance et des qualités qui doivent la légitimer: la compétence, la rigueur, l’esprit critique.
L’impertinence, à laquelle vous nous appelez? Je n’ai rien contre, mais en matière d’information, permettez qu’on lui préfère la pertinence. Il n’est pas de meilleur rempart contre toutes les formes de la complaisance et de la manipulation.
Né en 1956, ce journaliste a travaillé à la Tribune de Genève, au Nouveau Quotidien et à L’Hebdo. Il a été directeur et rédacteur en chef du Temps. Il est aujourd’hui directeur du département Actualité de la RTS.
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