Madame la chancelière de la Confédération,
Durant la séance du mercredi 2 mars du Conseil national, le rapporteur Ruedi Lustenberger, parlementaire pondéré, peu enclin à des déclarations échevelées, vous désigna comme l’Antigone de la Confédération helvétique. Ce compliment, vous l’aviez mérité en désobéissant aux ordres de Pascal Couchepin, président de la Confédération en 2008, qui tint le rôle de Créon dans cet helvétique rabâchage de la tragédie de Sophocle.
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit (politique): l’affaire UBS. Comment se débarrasser de 60 milliards d’actifs pourris de ladite banque? Faut-il indéfiniment la sauver, car jouissant d’une garantie implicite de la Confédération par un privilège de droit divin? Doit-on poursuivre ses dirigeants? Comment tenir tête à la hargne des Etats-Unis?
Point n’est besoin d’investiguer la conscience de ces esprits singuliers: ils sont simplement du parti de Créon.
Les délibérations du Conseil fédéral, secrètes en principe, devaient le rester impérativement pour éviter toute fuite qui aurait eu des conséquences dramatiques sur la Bourse. Or, n’y assistent que dix personnes, les conseillers fédéraux, la chancelière et les deux vice-chanceliers. Aux trois hauts fonctionnaires, Pascal Couchepin pouvait sefier. En revanche, ses collègues étaient moins sûrs car, inamovibles, ils succombaient souvent au prurit de la fuite organisée.
Le 26 septembre 2008, Pascal Couchepin donna l’ordre pour l’affaire UBS de ne pas tenir le procès verbal dit «vert» qui indique les prises de parole. La raison d’Etat semblait l’imposer, au point qu’aucun conseiller fédéral ne protesta sur le champ, tout en ne se privant pas ultérieurement de blâmer la décision pour mieux se blanchir.
Cependant, en brave petite Antigone, vous aviez recommandé aux deux vice-chanceliers de prendre des notes pour consigner secrètement les débats de ce Conseil désemparé. Lorsque les commissions de gestion investiguèrent en 2010, elles découvrirent les lacunes des procès-verbaux «verts» et l’inespérée existence de vos procès-verbaux clandestins.
Ces commissions déposèrent une motion demandant une révision de la loi, pour y inscrire l’obligation de la forme écrite pour toutes les délibérations du Conseil fédéral, y compris les affaires secrètes. Cette motion fut impudemment rejetée par le gouvernement, car il prétendait ne pas vouloir d’une retranscription «mot à mot» des délibérations, qui n’était du reste pas demandée par la commission. Il vous envoya défendre cette position indéfendable, contraignant ainsi Antigone à plaider pour Créon.
Le 2 mars 2011, le Conseil national entérina le dénouement de ce vaudeville politique en priant le Conseil fédéral d’établir un procès- verbal complet de toutes ses délibérations. Cette motion des commissions de gestion fut votée à la quasi-unanimité par 151 voix contre 3, celles des trois libéraux radicaux Claude Ruey, Martine Brunschwig Graf et Charles Favre. Pourquoi se singularisèrent- ils de la sorte?
Symptôme de la contradiction radicale, attachée aussi bien à la liberté qu’au pouvoir? Manifestation de soutien à Pascal Couchepin? Point n’est besoin d’investiguer la conscience de ces esprits singuliers: ils sont simplement du parti de Créon.
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