CRISTINA GAGGINI, directrice romande d’Economiesuisse. Magali Girardin / Keystone
La lettre ouverte de Jacques Neirynck
À Cristina Gaggini, directrice romande d’Economiesuisse
Chère Madame,
Le nucléaire sert de point de friction obligé entre vous et moi. Lorsque vous en parlez, votre regard glisse vers le contestataire que je suis avec un mélange consommé d’amusement et de compassion. Comment un ingénieur, enseignant à l’EPFL, peut-il tomber dans les travers des Rouges et des Verts? Sans doute une douce manie!
En campant sur vos positions, vous ne passez pas lamentablement aux aveux d’errance politique.
Vous ne vous êtes pas honteusement récusée après Fukushima, comme ces chefs de parti qui ont lâchement retourné leur veste. Vous avez affirmé haut et fort qu’il «n’y a pas de raison objective» de sortir du nucléaire. En effet, rien ne s’était passé en Suisse.
Le jeudi 10 mars, le sérail gouvernemental bramait encore qu’il était impossible de faire l’économie du nucléaire en Suisse, mais dès le 14 mars à 8 heures le Conseil fédéral suspendait les enquêtes pour la construction de nouvelles centrales, laissant entendre qu’il était possible de s’en passer. Une logique élémentaire veut qu’il se soit trompé et qu’il ait trompé, au moins une des deux fois.
En campant sur vos positions, vous ne passez pas lamentablement aux aveux d’errance politique. Du strict point de vue de l’économie privée, vous avez raison. Si la consommation d’électricité venait à baisser par des mesures d’économie spontanées ou contraintes, si la production d’électricité à petite échelle tombait entre les mains des particuliers ou des communes, les producteurs et les distributeurs d’électricité en pâtiraient lourdement. Cela cesserait d’être une source de profit. Dans l’optique limitée des entreprises, il faut reconstruire des centrales nucléaires.
Mais il est une autre objectivité, celle de la technique. Elle repose sur quelques principes indéniables: impossible de garantir la sécurité de quelque dispositif que ce soit à 100%; utopique de prévoir tous les accidents car ceux qui se produisent sont forcément ceux que l’on n’a pas envisagés; inévitable d’escompter des erreurs humaines. Même en Suisse, les centrales sont à risque. Or, votre discours suppose que ce risque soit tellement faible qu’il puisse être négligé.
C’est confondre les deux composantes d’un risque: sa gravité et sa probabilité. La gravité d’un accident majeur en Suisse est maximale parce que le Plateau est densément peuplé. Imaginez, selon l’expérience de Fukushima, qu’il faille dans un cercle centré sur Mühleberg évacuer Berne, Fribourg et Bienne, et dédommager les propriétaires immobiliers de la région. Tout le PNB du pays n’y suffirait pas et de loin.
Mais, direz-vous, la probabilité est tellement faible que cette gravité en est réduite à néant. En bonne mathématique, ce n’est pas vrai: en multipliant une valeur tendant vers zéro par une autre tendant vers l’infini, le résultat est une vraie valeur, celle précisément que les assurances devraient provisionner avec le coût résultant pour les exploitants.
Or chaque réacteur est assuré pour une somme ridicule de 1,5 milliard d’euros. Si on évaluait correctement le risque et qu’on l’assurait réellement, le courant nucléaire serait hors de prix. C’est le schéma renouvelé d’UBS, too big to fail, couvert implicitement par les contribuables suisses.
Là où vous êtes, vous avez raison en défendant les entreprises. Là où je suis, j’ai raison en défendant le bien commun. Nous pouvons avoir raison tous les deux, car nous ne défendons pas la même cause.
| Pascal Gentinetta (economiesuisse) | | |
| Cristina Gaggini (economiesuisse) | | |
Tags: Lettre ouverte, Jacques Neirynck, Cristina Gaggini, Economisuisse,
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| Réaction de SVELUZ le 22.06.2011 à 14:59 | | La définition du risque est souvent exprimée par le produit... La définition du risque est souvent exprimée par le produit de la probabilité d'un accident par les conséquences de ce dernier (en termes financiers). C'est ainsi que les assurances privées calculent leurs primes. A ma connaissance, aucun établissement privé n'a jamais assuré une quelconque centrale nucléaire, et pour cause: la probabilité n'est pas zéro et les conséquences seraient probablement des centaines de milliards de CHF, voire plus. Exemple de calcul: En admettant que la probabilité d'un accident majeur ne soit que un pour dix mille par année, et qu'il faille indemniser 2 millions de personnes touchées par le cataclysme, sur le plateau suisse à hauteur de seulement 1 million de francs par habitant (ce qui est peu, considérant les atteintes sur la santé, les biens immobiliers, industriels et culturels, les pertes d'emplois et autres conséquences), le risque serait de: 0.0001 x 2'000'000 x 1'000'000 = 200'000'000 CHF. Ce qui indique qu'une centrale devrait payer au minimum 200 millions de prime annuelle. En cas d'accident, les indemnités à payer, dans cet exemple serait la colossale somme 2000 milliard de francs: par sûr qu'une quelconque assurance, même en se réassurant auprès du leader Swiss Re, puisse accepter le challenge. En bonnes mathématiques, le produit est loin d'être zéro par l'infini, mais deux valeurs, dont l'une ne tend pas vers zéro et l'autre peut tendre vers l'infini. Dernier argument: si le risque était si faible, pourquoi les états se chargeraient-ils de l' indemnisation et non le secteur privé qui a dû faire des calculs autrement plus poussés que l'exemple que j'ai pris et qui ont dû conclure que la dette grecque présentait en regard un risque léger !
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| Réaction de zamm le 17.04.2011 à 19:54 | Quelles fadaises ! Selon le bon professeur Neyrinck, soleil et vent... Quelles fadaises ! Selon le bon professeur Neyrinck, soleil et vent nous sortiront du nucléaire... sauf qu'ils produisent très aléatoirement, et ont donc besoin de grands barrages. Comme le fait remarquer LimesAdNullam, on se retrouve dans la même situation de risque faible, mais de conséquences potentielles importantes qu'avec les centrales nucléaires ! Quant au solaire, pour remplacer les 3 GW du nucléaire en Suisse, il faudrait "seulement" couvrir de panneaux une bande de 2 km de large sur toute la côte nord du Lac Léman, de Genève à Villeneuve : M. Neyrinck a manifestement oublié son arithmétique... Bien sûr, on peut espérer que les écologistes arrêteront de s'opposer aux éoliennes et aux barrages, et que la géothermie se développera massivement un jour, mais pas avant 50 ans minimum. Donc ce serait irresponsable de fermer / ne pas remplacer les centrales actuelles, comme veut le faire le gouvernement allemand, en faveur du charbon, du gaz et du nucléaire importé (la réalité, pas la propagande !). | | |  |
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| Réaction de cristo le 17.04.2011 à 18:47 | | M. Neyrinck parle d'objectivité technique, et pense alors sans doute... M. Neyrinck parle d'objectivité technique, et pense alors sans doute que les 26 TWh (milliards de kWh) de nos 5 centrales nucléaires seront en bonne partie produits par des sources d'énergie renouvelables (SER, à défaut de pouvoir économiser tout cela part des mesures d'efficacité. N'oublions pas que notre consommation d'électricité a crû de 4% en 2010, pour atteindre un record absolu de 60 TWh. Mais M. Neyrinck ne pipe mot sur la manière de couvrir non pas cette demande en énergie (en partie couverte par le nucléaire), mais cette demande en puissance. En effet, la demande en puissance en Suisse est en moyenne de 7 GW (milliards de watts), et au minimum de 5 GW (JAMAIS moins), tous les jours de l'année, nuit et jour, avec des pointes de jour allant jusqu'à 10 ou 12 GW. Les SER auront là leur rôle à jouer pour écrêter ces pointes ; mais quelles technologies vont garantir ces 3 GW du nucléaire à côté des 2 GW de l'hydraulique au fil de l'eau ? On parle de centrales à gaz, comme transition, mais transition vers quoi puisqu'il manquera toujours ces 3 GW indispensables ? | |  |
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| Réaction de Christian le 16.04.2011 à 07:47 | Comme ancien élève de Jacques Neyrinck, mon plaisir est à... Comme ancien élève de Jacques Neyrinck, mon plaisir est à chaque fois réitéré à la lecture ou à l'écoute de ses interventions.
Je souhaite rajouter qu'en bon ingénieur pragmatique, ma vie durant, je vais contracter des dettes pour réaliser mes projets. Mais, je me refuse toutefois à vivre à crédit au delà d'une période raisonnable de ma propre vie qui doit avoir une plus-value.
Il en va tout du contraire avec le nucléaire. Nous profitons pleinement de son énergie, et in fine lorsque tout sera consommé, nous laisserons une lourde dette à nos futures générations avec les déchets de l'exploitation et surtout, personne n'en parle, les restes radioactifs des centrales démantelées. Personne n'ose se risquer dans l'estimation de ces coûts car il n'y a pas de solution technique connue aujourd'hui. Ou plutôt oui, ces coûts peuvent être approchés avec les connaissances actuelles, mais si ces estimations étaient exprimées publiquement, le nucléaire deviendrait à l'évidence économiquement inintéressant.
Je suis sûr que même economiesuisse va évoluer dans la réflexion.
Amicalement à tous. | | |  |
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| Réaction de LimesAdNullam le 11.04.2011 à 14:41 | | Inénarrable professeur Neirynck, encore une fois vous donnez magistralement la... Inénarrable professeur Neirynck, encore une fois vous donnez magistralement la leçon et démontrez votre remarquable aptitude à subtilement brandir l’argument d’autorité. Votre rang d’enseignant à l’EPFL n’est-il pas le signe indépassable de votre supériorité intellectuelle sur le commun des mortels ?
« En bonne mathématique », cher professeur, la multiplication d’une valeur tendant vers zéro par une autre tendant vers l’infini donne parfois zéro, parfois une valeur non-nulle, et aussi parfois l’infini… La « bonne mathématique » est le lieu de la rigueur intellectuelle, et le lecteur critique vous remerciera de lui épargner l’esbroufe d’une analogie épatante mais imprécise.
D’ailleurs et à propos d’analogies boiteuses, je ne vous ai jamais entendu prendre la défense des populations de montagne qui vivent avec le risque des barrages sur leur tête… Dans la compatibilité des tragédies humaines, je serai bien incapable de dire ce qui est le plus grave : des dizaines de milliers de noyés, ou quelques kilomètres carrés de terrain irradié ?
Mais moi, je ne suis qu’un simple mortel.
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