La plupart du temps, Thérèse Delpech planche sur d’épineuses questions qui touchent à la dissémination nucléaire, aux menaces terroristes et, de façon générale, aux politiques de sécurité dont dépend notre avenir. Chercheuse au CERI et directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), elle est assez familière des missiles balistiques pour distinguer au premier coup d’oeil le Shahab-3 iranien du Taepodong nordcoréen.
On l’imagine vivre dans un univers intellectuel où la raison doit être sévèrement corsetée: quand on manipule des matières aussi atomiques et dangereuses, il est sans doute préférable de ne pas trop céder aux puissances de l’irrationnel.
Le sens de l’énigme. On est donc surpris de découvrir sous sa plume un livre qui fait la part belle à l’irrationnel. Une idée court à travers la suite d’essais qui composent L’appel de l’ombre: on connaît les dangers de tout ce qui déborde la raison, mais on sous-estime l’horreur d’un monde qui voudrait se réduire à l’exercice de la raison raisonneuse. Il est impérieux que la conscience humaine conserve le «sens de l’énigme». C’est un thème que Thérèse Delpech module en changeant d’époques, de personnages, de voix; et son ouvrage file sur un air de fugue.
De toute évidence, l’auteure ne lit pas que des traités de balistique. L’appel de l’ombre est un livre où l’on croise Homère, Sophocle ou Shakespeare: Thérèse Delpech en a une connaissance si intime qu’elle se promène dans leurs textes aussi familièrement que dans son jardin. Philosophe de formation, elle lit aussi les psychanalystes, tantôt Freud, tantôt Jung, et les suit à travers le continent obscur qui s’étend audelà du moi rationnel.
Visions, rêves et mystères. Ces essais sont d’une écriture ferme, précise, élégante et dénuée de graisse. On s’arrête sur les hallucinations du guerrier Ajax qui massacre bœufs, moutons et chèvres en croyant tuer les Atrides. On s’interroge sur le miracle qui permet à Jonas de convertir les Assyriens de Ninive. On entre dans la folie du roi Lear. Visions, récits miraculeux, mythes, présages, prophéties, rêves, mystères... Chacun de ces textes s’aventure sur des territoires qui bordent la raison et communiquent avec elle.
Un des chapitres les plus subtils est celui consacré à Hamlet et à sa folie raisonneuse: «Hamlet raisonne trop. Il ne fait même que cela, raisonner, vidant ainsi le monde de sa substance.» Ivre d’elle-même, la raison dessèche la vie, alors que l’activité scientifique, à l’inverse, peut parfois être fécondée par l’irrationnel: au milieu du livre, un «intermède» en sept fragments raconte notamment que Constantin Tsiolkovski, «le père de l’aéronautique moderne», était si convaincu de l’existence d’un monde où vivraient les morts ressuscités, qu’il passa sa vie à étudier les moyens permettant de s’arracher à la gravité terrestre et de s’y rendre.
Ce que souhaite Thérèse Delpech, c’est qu’on retrouve un nouvel équilibre avec ce besoin d’irrationnel qui appartient à la psyché humaine. Frustré, refoulé, ce besoin risque de revenir violemment, menaçant alors la paix du monde: au bout du compte L’appel de l’ombre ramène ainsi aux questions de sécurité qui sont le pain quotidien de Thérèse Delpech.
L’appel de l’ombre. Puissance de l’irrationnel. De Thérèse Delpech.
Grasset, 174 p. A paraître le 8 septembre.
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