Fraîchement élu, à peine en fonctions, vous aurez sans doute à cœur d’imiter Franklin Roosevelt, dont les célèbres «first hundred days» ont fait l’histoire: cette période de grâce, durant laquelle le nouvel élu, portant en lui toutes les attentes déçues par son prédécesseur, peut faire ce qu’il veut en étant sûr d’avoir l’opinion publique derrière lui. L’expérience récente de Barack Obama suggère toutefois qu’il vaut mieux profiter des trois premiers mois, car des électeurs adeptes du zapping dans leurs loisirs peuvent se détourner d’un élu aussi promptement qu’ils lui ont déclaré leur éphémère flamme.
La Suisse n’est pas les Etats-Unis, mais qui suit un peu ce qui s’y passe sait que tout nouveau conseiller fédéral vit une idylle avec ses concitoyens, qui reportent sur elle ou sur lui les espoirs inéluctablement trahis par son devancier. Il suffit alors de sourire, de se montrer aimable, d’annoncer de bonnes intentions novatrices et le peuple suisse verra au dernier venu les qualités les plus éminentes. Si la presse de ce pays était superficielle, versatile et moutonnière de l’opinion publique, il faudrait voir là la cause des encensements médiatiques qui vous attendent ces prochains mois, avant que les mêmes adorateurs ne vous déchirent à belles dents aux premières difficultés. Soupçonner des commentateurs aussi éminents de céder à de telles
facilités serait d’évidence incongru et il faut donc que l’explication soit ailleurs.
On vous a reproché - tout à fait à tort - d’être à l’occasion un peu incolore, pour ne pas dire terne ou anodin. Saluons au contraire en vous la force d’âme et la discrétion qui valurent à Conrart, secrétaire perpétuel de l’Académie française, l’éloge doucereux d’un Boileau louant dans ses Epitres le silence prudent de l’écrivain dont la distinction sans pareille fut de ne jamais rien publier pour éviter toute polémique.
Vous allez avoir à cœur de ridiculiser vos contempteurs et de les faire taire d’emblée par quelque initiative audacieuse, populaire, efficace et bienvenue. Roosevelt, on le sait, créa la sécurité sociale et l’assurance chômage, sauva les banques, remit l’agriculture sur pied et lança les grands travaux du New deal, le tout en quelques mois après son entrée en fonctions.
Permettez-moi de vous en suggérer une: à la prochaine séance du Conseil fédéral, proposez donc une modification légale ouvrant le marché suisse de l’assurance maladie aux assureurs de l’Union européenne, librement et sans restriction aucune. Cette bouffée d’air frais concurrentiel sera accompagnée du droit de se faire soigner hors nos murs et de celui d’acheter des médicaments à l’étranger. Tout cela aura un effet immédiat et salutaire sur les primes d’assurance maladie: elles baisseront, car le marché suisse, mûr et solvable, attirera les grands assureurs européens, qui voudront y tailler des croupières à leurs concurrents
suisses.
A une telle proposition il faudra un courage politique certain, car les vociférations du lobby des assureurs seront apocalyptiques: elles retentiront dans nos vallées et votre parti n’y est pas tout à fait insensible. J’entends déjà, parmi d’autres, les couinements horrifiés du «libéral» Claude Ruey, vantant la main sur le cœur les avantages «sociaux» du cartel de Santésuisse, dont il assure avec distinction la défense sous la Coupole. C’est sans préjudice des meuglements du lobby pharmaceutique, trop content de la rente de situation qu’il doit au régime actuel. Bref, les cris d’orfraie seront assourdissants, mais quelle estime votre courage vous vaudra chez vos concitoyens! Face à une telle initiative, libérale, audacieuse et sociale, qui oserait encore dresser de vous le portrait d’un disciple d’Henri Queuille? Ministre sous la troisième et la quatrième républiques françaises, le «père Queuille» allait répétant qu’aucun problème n’est suffisamment complexe pour résister à une absence de décision prolongée…
Détrompez-nous !