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La lettre ouverte de Peter Bodenmann
À Doris Leuthard

Par Peter Bodenmann - Mis en ligne le 24.08.2011 à 13:40

Madame la Conseillère fédérale, La politique consiste à créer des projets, des idées et des illusions dans l’espace public. Nous vivons en un temps où tout s’accélère.

Après Fukushima, l’énergie atomique est soudain devenue le sujet dominant. Angela Merkel a décidé de sortir du nucléaire d’ici à 2023. Décision irréversible. Même les libéraux du FDP ont dû s’en accommoder s’ils entendaient rester au gouvernement.

Votre logique: d’abord, les marchés ont toujours raison, ensuite la Banque nationale ne peut rien faire, troisièmement il n’y a pas d’aides étatiques, quatrièmement, ça va durer.

Les quatre conseillères fédérales helvétiques n’ont pas été aussi expéditives. Elles ne veulent sortir du nucléaire qu’en 2035. Peut-être. En fait, le PS et les Verts auraient dû vous mettre sous pression, vous et vos collègues. Au lieu de quoi vous n’avez encaissé des critiques qu’à droite. Comme les verts et les roses sont politiquement trop conformistes et trop manchots, le thème de l’énergie atomique n’est plus guère prioritaire. De nouveaux sujets agitent le landerneau politique.

Le 1er Août 2011, dans votre allocution à Loèche, vous avez dit mot pour mot ceci: «Il est aussi compréhensible que nombre d’investisseurs et d’analystes financiers fassent davantage confiance à la Suisse et cherchent leur salut dans le franc suisse. Le Conseil fédéral se préoccupe d’autant plus de cette évolution qu’aucune inversion de tendance n’est prévisible. De multiples recettes se font jour çà et là, quant à ce qu’il y a lieu de faire.

Il n’existe pas de recette brevetée. Nous ne voulons pas mettre en place de nouvelles aides étatiques aux effets généralement peu durables. En outre, il faudra du temps jusqu’à ce que les marchés financiers attribuent de nouveau à la zone euro des notes positives. Nous devons donc nous préparer à une situation durablement inconfortable faite de croissance affaiblie.»

Votre logique: d’abord, les marchés ont toujours raison, ensuite la Banque nationale ne peut rien faire, troisièmement il n’y a pas d’aides étatiques, quatrièmement, ça va durer. Tout s’est passé différemment de ce que vous pensiez.

Le 2 août 2011, le climat a basculé parce que les banques ont remarqué tout à coup qu’elles seraient elles aussi victimes d’un franc toujours plus fort. L’industrie d’exportation a fait plier le président d’Economiesuisse en présence du conseiller fédéral Schneider-Ammann. Il a dû changer son fusil d’épaule. Et avec lui le Conseil fédéral et la Banque nationale. Les partis financés par les banques, votre PDC en premier, ont emboîté le pas.

Le 11 août, le titre UBS a chuté au-dessous de 10 francs. Et l’euro ne valait plus qu’un franc. Du coup, même Christoph Blocher changeait d’avis et réclamait un cours de change plancher de 1 fr. 30. Lui, précisément, qui avait demandé des taux d’intérêt encore plus élevés.

En août 2011, nous avons vécu le retournement politique le plus rapide et le plus massif de l’histoire suisse: 90% des acteurs politiques et des commentateurs ont changé d’opinion – tout comme vous, Madame la Conseillère fédérale. Mine de rien. Sans le moindre embarras intellectuel. Un cas d’école en matière de n’importe quoi.

Il reste quelques petites questions.

EMS-Chemie, Lonza et Nestlé ont mis à profit la force du franc pour acquérir à bon prix des participations et des entreprises à l’étranger. Allez savoir pourquoi les fournisseurs suisses d’électricité ne se sont pas démenés pour prendre des participations à prix dérisoires auprès de producteurs d’énergie éolienne étrangers.

Pourquoi n’avez-vous pas incité les barons paraétatiques de l’atome à s’approvisionner à hauteur d’au moins 10 milliards d’euros, comme ils l’avaient fait autrefois pour des participations dans des centrales nucléaires? N’avez-vous pas raté une occasion parce que vous étiez persuadée que la Banque nationale ne pouvait et ne voulait rien faire? Ou est-ce que quelque chose m’échappe? Mes meilleurs vœux au Palais fédéral.






Tags: Doris Leuthard, Peter Bodenmann,

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