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«Madame, pouvez-vous m’indiquer la direction du monde réel, s’il vous plaît?» Dans la bouche d’un poète, la question étonne. Mais, dans le contexte du premier Festival international de poésie de Dubaï, où il était invité comme figure de proue, le grand auteur sud-africain Breyten Breytenbach a dû concevoir que l’humour est la politesse du désespoir. Noyé dans le luxe du Madinat Jumeirah, un complexe hôtelier doté de 3400 employés, si vaste qu’on s’y déplace en golfette ou en bateau, le «prisonnier» de cet univers où tout n’est que luxe, calme et volupté, a pris au mot l’une des sémillantes hôtesses qui, invariablement, demandent: «Good morning Sir, how can I help you?» Las! Nulle n’a pu orienter le poète. Le monde réel, pourtant, débute sitôt franchie la porte de ce paradis. A l’extérieur, l’enfer de la crise ronge Dubaï. Dès l’arrivée à l’aéroport, le visiteur découvre que des milliers de voitures y ont été abandonnées par des résidents insolvables, envolés pour toujours. Sur les chantiers, les dizaines de milliers d’ouvriers du sous-continent indien, qui s’affairaient voici peu sous leurs casques jaunes, semblent avoir déserté le décor. Beaucoup de cols bleus ont déjà été renvoyés dans leur pays et, si l’on en croit un rapport de l’UBS, l’émirat devra se séparer de 20% de sa main-d’œuvre en 2009. Sur les tours, à l’image de Burj Dubaï, la plus haute du monde (800 mètres à ce jour), les grues ne bougent plus, immobiles comme des échassiers à l’affût. Partout, les constructions semblent pétrifiées par le manque de liquidités. Au dernier trimestre 2008, les prix des propriétés avaient chuté de 25% et la valeur immobilière devrait baisser de 30 à 40% cette année.
«La fête est finie.» A l’inverse d’Abou Dhabi, l’émirat voisin qui a parié sur la recherche, l’écologie et une offre culturelle de qualité (lire L’Hebdo du 19 février), le «Vegas du Golfe» n’a jamais songé à dépasser l’univers des loisirs, créant une spéculation immobilière qui a pris la forme d’une immense bulle. La question n’était pas de savoir si celle-ci éclaterait, mais quand.
Dès l’automne passé, la crise et les médias internationaux ont répondu: «Comment le ciel est tombé sur la tête de Dubaï», a écrit The Guardian; «La fête est finie», a titré Newsweek; le Financial Times a décrit l’exode des expatriés et The Economist prédit «la fin de l’autonomie économique de Dubaï». Après dix ans d’euphorie, il semble que tout conspire et nuit à Dubaï et conspire à lui nuire.
Pour conjurer le sort, peut-être, le prince régnant, Sa Majesté Cheikh Mohamed Bin Rashid al Maktoum, a eu l’idée de convier une centaine de poètes issus de 45 pays, dont un Suisse, pour le premier Festival international de poésie de Dubaï. Car, lorsqu’il quitte ses haras et ne chasse pas au faucon, le prince se pique d’être poète. Nous laisserons nos lecteurs juges de son œuvre qui figure sur l’internet et fait désormais l’objet d’un recueil en anglais (Poems From The Desert, Motivate Publishing, 2009), publié pour le festival, distribué aux invités et promu (c’est peu dire) dans les journaux locaux. Pour couvrir l’événement, Sa Grandeur a fait venir une brigade de journalistes arabes et quelques Occidentaux, via la Fondation Al Maktoum, organisatrice de l’événement.
Tous ont bénéficié de la business class, «en famille parfois, sans quoi certains poètes et journalistes arabes ne venaient pas», nous a confié un organisateur. Puis, le groupe a été éparpillé dans les villas du Madinat Jumeirah, justement, propriété personnelle de Son Eminence, où le visiteur se perd dans le dédale de sentiers et de canaux néovénitiens. De quoi rendre la ponctualité aux réunions assez aléatoire. «Je suis étonné que l’inauguration ait lieu au World Trade Center», s’interroge un poète marocain lors de son transport en bus. Les invités, en effet, ont été pressés de s’y trouver à 10 heures tapantes, ce mercredi 4 mars, même ceux qui étaient arrivés dans la nuit.
Poésie licencieuse. Il y a là des poètes issus du monde musulman, très majoritaires, qui font souvent rimer poésie avec patrie ou chantent l’amour du chef, d’Allah et parfois des femmes avec d’infinies précautions. Il y a aussi plusieurs poètes occidentaux: un Irlandais, une Française, un Portugais, une Italienne et quelques autres, pour la plupart sortis du juste oubli dans lequel ils se trouvaient.
Le jeune et prometteur poète bernois, Raphael Urweider, prix Clemens Brentano 2004, est là lui aussi, de même que la Française Ariane Dreyfus, avec son recueil La bouche de quelqu’un. En attendant le prince (il aura une heure et demie de retard), nous avons parcouru ce poème, dont voici un extrait: «Trois trous où tu sais m’enfiler. Mais trou n’est pas le mot. Le verbe c’est que je te serre, je fais sortir foutre et voix perdue.» En fait, «je remplace ici une compatriote jugée trop licencieuse», explique la poétesse que les organisateurs, pressés, n’ont à l’évidence pas tous lue attentivement. Mais, lors des lectures publiques, les traducteurs arabes trouveront les mots pour ne pas le dire, afin d’éviter, peut-être, une autre affaire Dreyfus.
Sur la scène, un fort arabe a été reconstitué, éclairé par des spots de couleur. Pour peupler la partie supérieure des gradins, on a fait venir des étudiants émiratis, rangées noires pour les filles, blanches pour les garçons. Tous se lèveront à l’entrée de «Cheikh Mo», puis pour l’hymne au drapeau. On projettera ensuite un film à la gloire des poètes avec des rivières, des ciels immenses, des chevaux et des hommes en turban qui tutoient les Muses, tandis que les colombes s’envolent au son des violons.
«Mille poètes, une langue». Comme aux oscars, une maîtresse de cérémonie et un MC en djellaba canari, diront tout le bien qu’ils pensent de Sa Grandeur qui les scrute derrière ses lunettes à verres bleus, puis prononceront le slogan du festival: «Mille poètes, une langue».
Plus iconoclaste, Breyten Breytenbach, monté à la tribune, se risquera à déclarer dans cet univers ultramatérialiste que «la poésie ne sert à rien, ce qui la rend inestimable», car «seule la poésie permet de dire l’indicible». Dans cette dictature dorée, l’Afrikaaner, militant anti-apartheid enfermé jadis avec Mandela, souligne la fonction libertaire et parfois subversive du poète: «La langue n’a pas de dents, mais sa morsure est plus profonde.» Mais, pour la majorité de l’auditoire, ces paroles-là, c’est du charabia. La cérémonie prend fin, Cheikh Mohammed n’a pas ouvert la bouche. Les poètes et journalistes arabes ont trouvé le film très beau. Les jours suivants se suivront et se ressembleront.
Motörhead à Dubaï. Pour nous changer les idées, nous sommes allé faire un tour à l’autre festival culturel du moment, le Desert Rock Festival. Afin que les taxis le trouvent, il a fallu préciser «en face de Toys «R» Us», le géant du jouet un peu désert ces jours, comme la plupart des malls de l’émirat. Le Shopping Festival qui s’achève fut lui-même un flop.
A mesure qu’on approche, le son rauque de la scène monte. Une file impressionnante de fans de Motörhead, Opeth, Arch Enemy ou encore du groupe émirati Nevercell, pénètre dans l’enceinte en bon ordre. Un public bigarré, composé en grande majorité de jeunes, parfois très jeunes, Arabes. Des Saoudiens, des Koweïtiens, des Irakiens, des Libanais, des Syriens ont fait le voyage pour l’occasion. Et tous nous l’ont confirmé, chez eux, il est exclu d’écouter cette musique à la radio. Ici, c’est l’occasion de se déguiser comme pour un carnaval.
A l’intérieur de l’enceinte, la force du son est à peine soutenable, mais l’ambiance est bonne, égayée de têtes de mort, de faces piercées et de filles en tenues très osées. Dans ce festival, organisé par des Français (dont un ex de la Star Ac’), la bière et la vodka coulent à flots et, dans les coins, certains embrassent la marie-jeanne. A Dubaï, la jeunesse dorée du Golfe se dévergonde sans trop de risques. Rock the kasbah!
Conte dadaïste. Mais la presse officielle mettra surtout en avant le festival de poésie. En cadrant bien les photos pour dissimuler les salles vides. Au fil de la semaine, des débats, des retards, des contre-ordres d’une hiérarchie bédouine inexpérimentée à l’équipe de professionnels qu’elle a pourtant mandatés, le festival a débouché sur un conte dadaïste et le cercle des poètes a disparu. Au bord des piscines, à la mer, au bar. C’est la haute saison et l’hôtel, comme tant d’autres, est bien vide.
On retiendra de cette première édition une forme de déni qui est aussi une métaphore des problèmes structurels de l’émirat. Un débat sur le sens de l’art, au terme duquel une brochette d’oulémas de la poésie ont décrété, avec le plus grand sérieux, que les poèmes en prose n’en étaient pas. Une traduction en «anglais Arafat» aura sans doute facilité un rendu plus chaste de certains textes lus en public, quand ceux-ci n’ont pas été tronqués, voire carrément «résumés»... «Il n’y pas eu un seul endroit où feuilleter nos livres, relève Raphael Urweider, pas un lieu où nous puissions nous retrouver entre poètes.»
A Dubaï, le buzz et les prophéties autoréalisatrices ne suffiront sans doute plus à attirer investisseurs et visiteurs. Il faudra dépasser le monde des apparences et la «culture du golf» pour entrer dans le monde réel. C’est là en substance le message du Prix Nobel nigérian, Wole Solyanka, invité pour le discours de clôture. Mais a-t-il été compris? |