Monsieur le Procureur général,
Comment se fait-il qu’à une cinquantaine de kilomètres des tumultes et des avanies qui ont fini par amener votre alter ego genevois à jeter l’éponge, la justice vaudoise semble quant à elle avoir trouvé sa voie et la suivre dans une réelle sérénité?
Vous tenez, je crois, l’élection du procureur général genevois par le peuple pour source des tensions récurrentes et des antagonismes – qu’il faut bien appeler politiques, au pire sens du terme – affectant une cité que Voltaire disait «noble, riche et sournoise», mais d’où les prurits révolutionnaires de James Fazy ou de Léon Nicole ne semblent pas totalement éradiqués. L’argument ne convainc pas: l’onction par le suffrage universel renforce en principe qui la reçoit.
Elle devrait donc calmer les tensions et non les exacerber; le catastrophique exemple du procureur fédéral montre d’ailleurs bien que le suffrage universel n’a le monopole ni des erreurs de casting ni des dissentiments ultérieurs. On applique les mêmes lois à Genève et à Lausanne: les procédures pénale et civile sont unifiées en Suisse depuis le début de l’année, ce qui, d’ailleurs, aurait en principe dû causer plus de difficultés d’adaptation aux Vaudois, que tout pénaliste venu d’ailleurs tenait pour désuets, car ils n’autorisaient pas la présence de l’avocat au côté du prévenu devant le juge d’instruction.
L’herbe, on le sait, paraît parfois plus verte de l’autre côté de la barrière qu’elle ne l’est en réalité: qui plaide à Paris toute sa vie louera sans doute des juges de Lyon ou de Genève et la compétence et la civilité, les rares fois où il mettra sa robe sur les bords du Rhône.
Toutefois, le barreau genevois plaide de plus en plus en terre vaudoise – les gens du bout du lac y sont bien sûr accueillis à bras ouverts par leurs confrères vaudois... – et on n’entend que des éloges: greffiers affables, demandant aux avocats – égards inouïs à Genève – si les dates proposées pour une audience leur conviennent; débats ouverts à l’heure, en y consacrant le temps nécessaire; juges courtois, connaissant leur dossier; confrontations sur un ton bienséant, bref un sans-faute!
Certes, vos procureurs se plaignent d’un volume de travail fortement augmenté avec le nouveau système, mais s’ils plient sous le fardeau, ils paraissent n’y point céder: les actes d’accusation suivent et les audiences se tiennent.
Entendons-nous bien: il y a, à Genève aussi, bon nombre de magistrats remarquables, qui ont fait le choix d’une fonction au service de la justice et du droit – seule discipline hors la religion vraiment indispensable à toute société – et les problèmes de recrutement sont à peu près les mêmes dans tous les cantons à ma connaissance: Genève subit tout au plus une concurrence plus forte de sa place financière et des emplois mieux payés qu’elle génère pour l’instant.
"Ramuz disait de la terre vaudoise que de tous les cantons suisses, elle est celle qui mérite le mieux le nom de pays. Il avait apparemment raison."
Un pouvoir judiciaire est une famille élargie: avec ses liens, ses antagonismes, ses inimitiés, son non-dit et ses rivalités certes, mais le vieil esprit romain du da mihi facta, dabo tibi jus* y perdure. Les conflits s’y résolvent à l’interne: on peut s’y détester à l’occasion, mais on y garde son quantà- soi.
Sauf à Genève apparemment: peaux de banane, démissions spectaculaires, indiscrétions dans la presse, politisation partisane, magistrats exaspérés par un système qui les dissuade de travailler, hostilité aux avocats, toutes les pathologies possibles semblent s’y retrouver par moments, telle une malaria qui connaîtrait des rémissions, mais sans jamais disparaître, avec de soudains accès de fièvre, violents et imprévisibles.
Ramuz disait de la terre vaudoise que de tous les cantons suisses, elle est celle qui mérite le mieux le nom de pays. Il avait apparemment raison. Confessons-le en toute humilité: les Vaudois sont meilleurs que nous. Vous discernerez à quel point un tel aveu est douloureux pour le proférant.CHARLES PONCET
* «Donne-moi les faits de la cause et je te dirai la règle de droit qui les gouverne.»
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