À gauche, on a le «care» sous la main
POLÉMIQUE. Depuis que Martine Aubry a défendu l’idée d’une société du «care», c’est-à-dire du soin mutuel, le débat fait rage en France. Que trouve-t-on derrière cette notion importée des Etats-Unis? Une nunucherie? Ou l’avenir du socialisme?
La première secrétaire du Parti socialiste français, Martine Aubry, aura au moins enrichi le lexique politique d’un mot fleurant la nouveauté de ce côté-ci de l’Atlantique: «care». Elle l’a employé pour la première fois le 2 avril 2010, dans un entretien au journal en ligne Mediapart.fr: «Il faut passer d’une société individualiste à une société du “care”, selon le mot anglais qu’on pourrait traduire par soin mutuel.» Et, quelques jours plus tard, elle est revenue sur cette société du «soin» pour en préciser le sens dans une tribune sur les retraites que Le Monde a publiée: «N’oublions jamais qu’aucune allocation ne remplace les chaînes de soin, les solidarités familiales et amicales, l’attention du voisinage.»
La France déchirée. Depuis lors, le débat est vif. Politiques, philosophes, sociologues, travailleurs sociaux, éditorialistes... tout le monde s’en est emparé. «Care»: ces quatre lettres d’allure inoffensive sont en train de semer la zizanie. La France se déchire, «carophiles» contre «carophobes», et cette nouvelle fracture est loin de coïncider avec le clivage gauchedroite.
Le premier problème que pose le «care» est celui de sa traduction. En français, il évoque tout à la fois le «soin», la «sollicitude», le «dévouement» ou le «souci des autres»: il n’existe pas d’équivalent parfait pour le traduire.
Pour plus de précision, on peut remonter à la définition que deux théoriciennes américaines de cette notion, Joan Tronto et Berenice Fisher, donnaient en 1990 déjà: «Nous suggérons que le “care” soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie.»
Autrement et concrètement dit, le «care» recouvre aussi bien les tâches domestiques que l’éducation des enfants, les soins apportés aux malades, l’assistance aux exclus ou encore le souci de la planète et de sa survie. Dans un monde confronté aux impasses de l’individualisme, le «care» entend porter l’accent sur les relations d’interdépendance entre les individus. Chacun serait ainsi tantôt pourvoyeur, tantôt demandeur de «care»: tous vulnérables et tous susceptibles de remédier à la vulnérabilité d’autrui.
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