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Privilège féminin. Historiquement, cette notion est issue du féminisme américain. Elle s’enracine dans les travaux de Carol Gilligan qui, en 1982, avait publié Une voix différente: un ouvrage dans lequel cette universitaire défendait l’idée selon laquelle le «care», «le souci fondamental du bien-être d’autrui», serait avant tout une prérogative féminine dans la mesure où les femmes en feraient l’expérience la plus intime et la plus décisive à travers la maternité.
Mais c’est une autre féministe américaine, Joan Tronto, qui va s’imposer comme la référence majeure du «care» sur le plan politique. En 1993, elle publie Un monde vulnérable: pour une politique du care qui attendra seize ans avant d’être traduit en français et publié l’an dernier à La Découverte. L’idée n’est plus d’associer le «care» à la «moralité des femmes». Joan Tronto en élargit la portée en le détachant du modèle fourni par la relation mère-enfant: ce qu’elle ambitionne, c’est de refonder les rapports entre morale et politique.
En France, les idées de Joan Tronto se sont glissées hors des cercles académiques, où elles infusaient depuis quelques années, grâce à Fabienne Brugère qui enseigne la philosophie à l’Université de Bordeaux. Elle a publié Le sexe de la sollicitude (Seuil 2008), et elle a ses entrées rue de Solférino, au siège parisien du Parti socialiste. Au deuxième étage se trouve le «Lab», c’est-à-dire le laboratoire intellectuel créé par Martine Aubry où se mitonnent les idées nouvelles destinées à la bataille présidentielle de 2012. C’est là que Fabienne Brugère aurait transmis le goût du «care» à la première secrétaire du PS.
Passé en mains socialistes, le «care» alimente la critique du libéralisme. Il apporterait une réponse aux réalités nouvelles: les mutations du travail, les fragilités en temps de crise, la précarisation, la désaffiliation, la brutalité du sarkozysme... La société du «care», explique Martine Aubry au Monde Magazine qui l’a longuement interrogée sur le sujet (édition du 6 juin 2010), serait «une société de l’attention aux autres. Mais il ne s’agit pas simplement que chacun prenne soin des autres, cela implique aussi que l’Etat prenne soin de chacun. (...) Nous voulons une société du respect, et non pas une société dure, violente, brutale, égoïste.»
Une pluie de sarcasmes n’a pas tardé à s’abattre sur Martine Aubry et son nouveau concept labellisé socialiste. Sur son blog, le journaliste politique Jean-Michel Apathie s’est étranglé devant cette «nunucherie», ce «galimatias de bons sentiments»: «Attend-on vraiment d’un acteur de premier plan qu’il se perde et qu’il se noie dans ces considérations pseudo-philosophiques?» Guère plus charitable, le philosophe Luc Ferry s’en est pris aux mirages de la «calinothérapie» dans sa chronique du Figaro: «C’est d’intelligence, de courage, de justice que nous allons avoir besoin, pas d’une politique de l’édredon qui ne rendra la rudesse du réel que plus rude encore.»
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