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A Genève, les trafiquants d'antiquités ont le blues

Mis en ligne le 28.10.2004 à 00:00

220000 Le nombre de tombes antiques pillées en Chine depuis 1999

L'Hebdo; 2004-10-28

A Genève, les trafiquants d'antiquités ont le blues

220000 Le nombre de tombes antiques pillées en Chine depuis 1999

5 ans Le laps de temps suffisant pour blanchir l'origine des pièces dans un port franc comme Genève

1 milliard En francs suisses, le poids du marché de l'art chez nous

Dossier réalisé par Agathe Duparc et Serge Michel

Trafic La Confédération se décide enfin à réglementer le marché de l'art. La nouvelle loi fait paniquer les collectionneurs et les contrebandiers. Ils sont plusieurs à quitter discrètement les ports francs de Genève ou de Bâle. Une enquête d'Agathe Duparc.

C'est une petite révolution qui est au programme du 1er avril 2005. Ce jour-là, la Suisse pourrait perdre sa quatrième place mondiale dans le commerce des oeuvres d'art (après les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France), un secteur qui brasse chaque année ici plus d'un milliard de francs. Pourquoi? Parce que la Confédération a décidé de tourner une page: elle ne veut plus être le carrefour de la contrebande d'antiquités.

Pendant des années, les ports francs de Genève et Bâle, forteresses impénétrables, ont attiré comme des aimants des antiquités à l'origine douteuse, provenant de fouilles illégales ou du pillage de sites archéologiques. Et les trafiquants de tout poil y opéraient sans crainte, comme le montrent les (rares) affaires révélées ces dernières années. Or, ce discret théâtre, lieu d'échange idyllique pour les esthètes et les contrebandiers du monde entier, pourrait bientôt ne plus être qu'un souvenir.

Marchands d'art, collectionneurs et aventuriers vont en effet devoir se plier à une législation digne de ce nom. La loi sur le transfert international des biens culturels (LTBC) - votée en juin 2003 et dont l'ordonnance d'application est en préparation - entrera en vigueur le 1er avril 2005. Elle met fin à des années de folle liberté et vise en particulier le marché opaque et très lucratif des objets archéologiques.

«Jusqu'ici, un marchand de fromages était soumis à davantage de contrôles qu'un marchand d'art. Il était plus facile d'importer un vase apulien qu'un jambon de Parme», résume sur un ton enjoué Andrea Rascher, chef des affaires légales et internationales de l'Office fédéral de la culture (OFC) et «accoucheur» de la nouvelle législation.

Résistance du «marché» Celui qui a donné un coup de pied dans la fourmilière affiche une verve inhabituelle pour un fonctionnaire fédéral. Ses adversaires l'appellent «l'idéologue». Déjà, en 1998, son office avait publié un rapport musclé sur le commerce des antiquités, citant des cas concrets qui avaient utilisé la Suisse comme lieu de transit.

Andrea Rascher reconnaît donc avoir dû affronter la résistance du «marché». Le mot est faible pour décrire la guerre qui a éclaté entre lui et tout ce que la Suisse compte de marchands d'art, de collectionneurs et d'antiquaires, alors que les «institutionnels» - les cantons, la majorité des musées et le Parlement - ont accueilli favorablement sa loi qui permet enfin d'appliquer les recommandations de la Convention de l'Unesco de 1970, tardivement ratifiée par la Suisse.

Que dit en substance la LTBC? Que les biens culturels sensibles - en particulier ce qui provient du sous-sol ou qui est d'intérêt scientifique - sont «patrimoine national» et donc propriété des Etats d'origine. Et qu'il sera désormais illicite de les importer et de les exporter, même s'il s'agit de pièces archéologiques achetées en bonne et due forme. «Les Etats qui ont été vidés de leurs richesses pourront ainsi réagir. Comme le Mali, dont 90% des bien culturels sont déjà à l'étranger», plaide Rascher.

Autre avancée de taille: la Suisse ne sera plus une blanchisserie pour les objets volés ou illégalement exportés. Jusqu'ici, il suffisait que ces objets dorment cinq ans dans l'un de nos ports francs pour se refaire une virginité. Ce délai de prescription passe à trente ans.

Les marchands et collectionneurs d'objets archéologiques devront radicalement changer leurs habitudes, au risque de sanctions pénales. Les premiers auront désormais un «devoir de diligence». Ils devront exiger de leurs fournisseurs des certificats d'origine. Autant dire la lune, dans certains cas... Les seconds, qui, au nom de leur amour pour l'art achetaient souvent sans poser de question, seront obligés de justifier la provenance de leurs objets, d'exhumer factures et documents d'origine. Ils devront aussi tenir un inventaire de leurs collections.

Certes, la loi n'est pas rétroactive. Pour le collectionneur, les ennuis commenceront donc dès qu'il voudra se défaire d'un objet. Les pièces d'origine incertaine (elles sont légion) pourraient avoir du mal à trouver des débouchés et les prix sévèrement chuter.

On comprend alors pourquoi l'autre pan du marché, celui des oeuvres d'art, secteur très dynamique en Suisse, s'est battu bec et ongles pour ne pas être mangé à la même sauce. La LTBC prévoyait au départ d'étendre le devoir d'«inventaire nominatif et détaillé» - auquel sont astreints les amateurs d'antiquités - aux collectionneurs de tableaux. Le milieu, très discret, souvent pour des raisons fiscales, s'était affolé. Finalement, l'ordonnance laisse aux douanes suisses le soin de trancher cette question.

La méfiance est là Mais, selon Ruedi Staechelin, propriétaire d'une collection de peintures impressionnistes héritée de son grand-père, la méfiance est là. Cet ancien représentant de Sotheby's à Bâle avait lui-même exfiltré sa collection aux Etats-Unis en 1995, lorsque la Suisse avait ratifié la Convention Unidroit - encore plus stricte que celle de l'Unesco, mais finalement repoussée par le Parlement.

S'il ne craint rien aujourd'hui pour son trésor (revenu en Suisse), il affirme que «des collectionneurs et des marchands sont discrètement en train de partir. Car en Suisse, quand on fait une loi, on l'applique de manière stricte, alors qu'elle reste souvent lettre morte dans les pays qui ont des législations plus sévères.»

Le bras de fer a donc déjà commencé. Les acteurs du marché ont été consultés et ils ont jusqu'à la fin octobre pour envoyer leurs remarques sur l'ordonnance de la loi. Et les critiques fusent. «C'est incroyable. Berne tente de revenir sur les points refusés par le Parlement», s'offusque Ruedi Staechelin. Subtilités pour le néophyte mais bombes à retardement pour le professionnel. Exemple: la définition de ce qu'est un «bien culturel d'importance» dont le commerce pourrait être interdit. Selon lui toujours, Berne cherche à faire entrer dans cette catégorie tout objet archéologique, indépendamment de sa valeur esthétique et financière. Ce qui signerait l'arrêt de mort du marché des antiquités en Suisse.

Il ne resterait alors plus qu'à écouler les vieux stocks... Ou à ruser plus encore. De Genève à Londres en passant par New York circulent de plus en plus de pièces falsifiées. Ces antiquités «composites», si elles tombent entre les mains de la justice, ont l'avantage d'être considérées comme des «contrefaçons» - un délit mineur.

Mais certains font remarquer que la partie n'est pas jouée. Claudia Buess, de la Déclaration de Berne (qui publiait en juin dernier une brochure sur le pillage culturel), estime que le puissant lobby des antiquaires a marqué des points. L'ordonnance de la LTBC dit ainsi que les «inspections inopinées» dans les ports francs ne seront décidées que dans des cas extrêmes. La règle étant que les douaniers s'annoncent à l'avance... |

A Bâle et à Genève, les trafiquants opéraient sans crainte.

«Plus facile d'importer un vase apulien qu'un jambon de Parme.»

Andrea Rascher (OFC)

Tombeaux Tête trouvée dans la tombe de l'impératrice Dou. Et pillards dans un caveau étrusque en Italie.

A Balkh, les pilleurs de la mémoire afghane

Cette fabuleuse étape de la route de la soie ressemble à un grand fromage après le passage d'une armée de rats.

Les pilleurs ont quitté Bala Hisar, la ville haute, comme une fourmilière qui aurait déménagé. Sous un ciel bas, il ne reste que la terre percée de milliers de cratères béants et la muraille effilochée qui semble aller ceindre l'horizon tellement le site est immense. C'est Balkh (ou Bactres), la plus fabuleuse cité antique sur la route de la soie. Seul signe de vie: le vent porte des bruits de pioche. Il faut marcher longtemps pour tomber sur cet homme et son fils qui s'acharnent à creuser.

Certains pilleurs font l'admiration des archéologues. Parce qu'avec des moyens simples, ils tombent pile sur les statues, les bijoux, la vaisselle. Mais pas Hamid. «Je creuse, je creuse, dit-il, mais je ne trouve rien.» Et pour cause: cet ignare ne fouille pas à la verticale des bâtiments où faisaient étape les plus riches caravanes d'Asie, mais en pleine muraille. Oui, Hamid est en train de détruire une partie de la fortification dressée par Tamerlan au XVe siècle, longue de onze kilomètres. A mesure que sa besogne imbécile progresse, son fils lance les briques dans la pente. «Comme cela, si je ne trouve rien, j'aurais au moins de bonnes briques pour me faire une maison», dit-il.

Et c'est encore un peu du passé de Bactres qui s'en va. Fondée 2500 ans avant notre ère, cette ville a vu naître le prophète Zarathoustra avant d'être conquise par Alexandre le Grand. Embrasé par son amour pour la princesse Roxane, le Macédonien fit de Bactres le symbole de la fusion entre l'Orient et l'Occident. La cité allait lui survivre jusqu'au passage de Gengis Khan en 1220. Tout fut rasé et ce sont des ruines encore fumantes que découvre Marco Polo cinquante ans plus tard. Tamerlan, au XVe siècle, allait offrir à Bactres une seconde vie en s'y faisant couronner.

Le gros du pillage ronge ces couches de surface, de l'époque timouride. Mais deux bases de colonnes grecques découvertes en 2002 dans une tranchée à proximité de Bala Hisar pourraient remonter au temps d'Alexandre. Le site a été immédiatement recouvert. L'auteur de la trouvaille, l'archéologue français Roland Besenval, a passé un accord avec un seigneur de guerre local pour le protéger. Sans pouvoir l'empêcher d'écouler au Pakistan au moins une statue de cette même fouille.

PILLEURs AFGHANs A l'oeuvre à Balkh, fabuleuse cité antique.

Sale temps pour les Aboutaam, marchands d'art à Genève

Les deux frères libanais qui tiennent le marché d'antiquités ont des ennuis en Egypte et aux Etats-Unis.

Ce sont sans aucun doute les plus grands marchands d'antiquités de la planète. Leurs galeries, la Phoenix Ancient Art à Genève et son antenne à New York, regorgent de pièce uniques, d'antiquités orientales, mésopotamiennes, gréco-romaines, égyptiennes. En dix ans, les frères Ali et Hicham Aboutaam, d'origine libanaise, ont supplanté la vieille génération. Celle incarnée en particulier par le célèbre marchand anglais Robin Symes, replié à Genève depuis 2003, avec à ses trousses les héritiers de feu son partenaire et amant, Chriso Michailidis, qui lui réclament des millions.

Mais ces derniers temps, Ali «Le Genevois» et Hicham «Le New Yorkais» ont eux aussi des ennuis. Cet été, le premier a écopé d'une peine de quinze ans de prison en Egypte. Il est accusé d'avoir participé à un vaste trafic d'antiquités dont la tête pensante est Tarek al-Sweissi, membre influent du parti égyptien au pouvoir, aujourd'hui emprisonné. Des écoutes téléphoniques auraient permis de remonter le réseau qui menait aux entrepôts du Port Franc de Genève.

Calomnie, rétorquent les défenseurs d'Ali Aboutaam qui ont fait appel. Cet été, Mario Roberty, avocat bâlois, niait ainsi en bloc et expliquait à L'Hebdo qu'il s'agissait d'un règlement de comptes politique. Mais il se gardait bien de raconter que son client venait de restituer «volontairement» aux autorités égyptiennes deux stèles volées repérées par le FBI, comme vient de nous le révéler Zahi Hawass, secrétaire général du Conseil suprême des antiquités (lire page 27).

Comment étaient-elles arrivées à Genève, alors que l'Egypte interdit depuis vingt ans l'exportation de ses biens culturels? Mystère. Mais le fait est qu'au même moment, Hicham, l'autre frère était, lui, contraint de plaider coupable devant une cour de Manhattan, condamné à 5000 dollars d'amende et un an de mise en garde. Il est accusé d'avoir falsifié le document de provenance d'un vase en argent vieux de 700 avant J-C en forme de griffon d'une valeur de 950 000 dollars.

Les deux frères sont très inquiets que la Suisse veuille adopter une loi qui, justement, obligera les marchands à tenir un registre détaillé et documenté de tous les objets qu'ils proposent et à fournir des certificats.

Ali Aboutaam Dit «Le Genevois», au temps de sa gloire.

Grosse inquiétude dans la forteresse du Port franc de Genève

Désigné depuis des années comme le lieu de tous les trafics, le Port franc devra bientôt montrer patte blanche auprès des douanes.

Jamais un lieu aussi sinistre et gris de l'extérieur n'aura autant stimulé l'imagination. Celui qui a eu vent des frasques du Port franc de Genève - 140 000 m2 d'entrepôts à la Praille et près de l'aéroport - rêvera sans doute d'une caverne d'Ali Baba ou d'une forteresse imprenable, emplie de trésors.

Quand la justice peut y mettre son nez, la fiction rejoint la réalité. A l'été 2003, les policiers découvraient ainsi dans un local loué par une obscure société canadienne quelques 300 pièces millénaires égyptiennes volées, dont deux momies. Le tout soigneusement aligné sur des étagères, apparemment prêts à la vente. Un an auparavant, c'est le «show-room» d'une Genevoise d'origine italo-libanaise qui était mis sous séquestre. La dame y entreposait vases, amphores et statuettes étrusques ou romaines, provenant d'un trafic de fouilles clandestines en Italie et destinés à être vendus au Japon et aux Etats-Unis.

Tous ceux, archéologues ou journalistes, qui ont remonté la piste d'une antiquité exportée illégalement, le savent bien. Les Ports francs suisses - Genève et Bâle - occupent presque immanquablement une étape charnière de la chaîne. Des fragments des Bouddhas de Bamiyan y auraient transité en 2002, ainsi que des objets pillés dans les musées irakiens. Beaucoup d'autres s'y sont reposés durant cinq ans, le délai légal pour blanchir leurs origines douteuses, avant de pouvoir être écoulés dans les galeries ou les ventes aux enchères.

Voilà pourquoi on est frappé par l'aspect anodin des lieux, quand on pénètre sur le territoire du Port franc, au 4 bis route des Jeunes. Rien de spectaculaire, si ce n'est de gigantesques camions qui manoeuvrent et roulent à vive allure.

Alain Disch, directeur de la maison Rodolphe Haller SA - l'un des plus importants transitaires spécialisé dans le transport et l'entrepôt d'oeuvres d'art - nous fait pénétrer dans sa forteresse. Rapide visite des lieux. Une enfilade de portes blindées mène au saint du saint: les entrepôts climatisés qui abritent des objets d'art pour des centaines de milliers de francs. Les douanes en contrôlent l'entrée et la sortie. Dans un show-room, on aperçoit quelques naïades aux motifs orientaux, seule touche de couleur dans cet univers aseptisé.

Les clients de la maison Haller sont en majorité des collectionneurs de tableaux, des gens très discrets et «inquiets» de la nouvelle législation suisse, explique Disch. Tous ou presque sont à Genève pour des raisons fiscales ou de discrétion commerciale. Certains ont déposé des toiles depuis dix, quinze ou vingt ans, en attendant qu'elles prennent de la valeur.

Lui, le transitaire, tente depuis des mois de les rassurer. «Au début, la nouvelle loi allait obliger nos clients à faire des inventaires nominatifs et détaillés de leurs collections: l'auteur du tableau, sa taille, etc. Beaucoup craignaient que leur identité soit finalement révélée. Certains voulaient partir et c'est tout le marché qui aurait été blackboulé», poursuit-il. «Nous nous sommes battus et l'ordonnance de la LTBC ne contient aucune obligation pour mes clients».

C'est la douane suisse qui hérite de cette patate chaude. A elle en effet de dresser la liste des marchandises qui seront soumises à inventaire. Autrefois lieu «extraterritorial», le port franc passera ainsi sous sa juridiction. Une perspective qui inquiète.

Fini ainsi le temps où un marchand pouvait importer des timbales en argent datant de 700 avant J.-C. ou des amphores grecques du Ve siècle, sous l'appellation de «vaisselle ancienne». Flou artistique qui, au lendemain des rumeurs sur les bouddhas de Bamiyan, avait conduit les douaniers à contrôler tout ce qui portait la mention «statues».

Tout bien culturel sera désormais spécifiquement déclaré et les «inspections inopinées», autrefois rarissimes, vont s'intensifier. Mais là encore, il sera laissé à l'appréciation des douanes d'agir, la norme restant ce que l'ordonnance de la LTBC appelle «les contrôles d'entente». En clair: les douaniers devront s'annoncer. |

Port franc de Genève Une zone extraterritoriale qui abrite des trésors.

genève Dans les ports francs helvétiques, tous les biens culturels seront désormais déclarés et les inspections impromptues vont s'intensifier.

La contrefaçon, nouv eau trend sur le marché des ant iquités

David Cottier-Angeli, expert à Genève, raconte comment les trafiquants tentent désormais de contourner la loi.

L'homme tire la lourde porte blindée de son atelier. C'est au cinquième étage d'un bâtiment de la route des Jeunes, juste en face du port franc, que David Cottier-Angeli, restaurateur et expert d'objets antiques, reçoit depuis des années les plus grands marchands, archéologues et collectionneurs. Certains venus de l'autre bout du monde pour le consulter, en quête d'un certificat d'authenticité, d'une expertise ou d'une restauration. Souvent accompagnés de gardes du corps, avec une pièce valant des centaines de milliers de francs. Missions délicates qui lui donnent parfois des sueurs froides.

A 42 ans, ce spécialiste des métaux précieux, métier hérité de sa mère, connaît ainsi tous les recoins du monde des antiquités. Et ses travers. S'il salue la nouvelle législation suisse, qui pose «enfin des règles du jeu», il constate que les trafiquants ont déjà trouvé la parade. Voilà quelques années qu'il remarque l'afflux croissant d'objets antiques «édulcorés». Statue à laquelle on a rajouté un bras, des jambes. Ou encore objets tellement bien restaurés qu'ils ressemblent à des faux, quand il ne s'agit pas carrément de pièces reconstituées - plus vraies que nature - sur la base d'un matériau qui, lui, est ancien. «A partir d'un fragment antique, on peut tout faire, par exemple une jolie statuette vendue à un prix exorbitant», confie-t-il.

Plaider la contrefaçon Cette pratique permet d'échapper aux restrictions d'exportation. En cas de problème avec les douanes, les trafiquants plaident la «contrefaçon», un délit mineur. Le Port franc de Genève regorge-t-il de ces trésors à moitié «bidouillés»? L'expert préfère garder le silence. Il se lance dans une explication plus générale. Pour lui, la dérive actuelle tient à la conjugaison de deux facteurs. D'un côté, l'extinction progressive des grands collectionneurs du siècle dernier, individus à la culture encyclopédique et aux goût sûrs, remplacés par une génération beaucoup plus ignorante et fortunée. De l'autre, le renforcement constant, ces dix dernières années, de la «pression policière» qui a fait fuir bon nombre d'érudits. Il ne reste que ceux qui savent s'adapter, voire contourner la loi. |

David Cottier-Angeli Cet expert voit d ébarquer les amateurs et leurs bodyguards.

Collectionneur sans frontières

George ortiz Le genevois s'oppose à toute réglementation du commerce des antiquités, au nom de la sauvegarde du patrimoine de l'humanité.

Difficile de cataloguer George Ortiz. Installé à Genève depuis 1964, le grand collectionneur français d'objets archéologiques, petit-fils de Simon Palatino, le «roi bolivien de l'étain» mort en 1947, est l'une de ces natures têtues qui avancent à contre-courant des tendances, remuent ciel et terre pour défendre leurs idées, et ne craignent pas de s'attirer de solides inimitiés. En Suisse, il n'est ainsi plus invité nulle part.

A 77 ans, l'homme dégaine son pistolet dès qu'il est question d'entrave à la libre circulation de l'art ou de réglementations du marché des antiquités. Lui qui, depuis son illumination en Grèce en 1950, collectionne de fabuleux objets des quatre coins de la planète, Proche-Orient, Afrique, Egypte. Ses détracteurs voient en lui le représentant le plus bruyant de cette génération de collectionneurs à la vision colonialiste, qui s'accommodaient du fait que l'Occident fasse main basse sur les richesses des pays du Sud. Persuadés que les autochtones ne pouvaient eux-mêmes préserver leur patrimoine.

Mais Ortiz estime agir dans la position de l'«humaniste», traqueur d'idéologie et «allergique à toute approche nationaliste». Celle qui consiste à ranger l'art dans la catégorie du patrimoine national, alors qu'il a de tous temps circulé et permis la compréhension entre les hommes.

Voilà quelques idées qui, au téléphone, donnent lieu à de belles envolées lyriques, entrecoupées de franches colères. Son long discours sur la «dissémination de l'art qui a permis à des milliers d'objets d'être sauvés des flammes et des guerres» et sur le «collectionneur filtre vers les musées publics» se terminant par un long soupir et un «excusez-moi, je ne suis pas agressif, mais désespéré».

Collection invisible Après moult palabres, Ortiz, qui vit depuis des mois sur des charbons ardents, acceptera finalement un rendez-vous. Mais pas chez lui. Pas question de montrer sa collection dont la dernière sortie remonte à 1996 à Berlin. Ou peut-être ne désire-t-il pas ouvrir un domicile qui a marqué l'imaginaire au moment de l'enlèvement de sa fille Graziela en 1977 pour une rançon de 2 millions de dollars, suivi d'un procès retentissant. Le rendez-vous est donc pris au centre de Genève. Petit homme élégant et vif, le voilà qui plante ses yeux marron dans les vôtres et s'emporte déjà. Un peu parce que le splendide cèdre du Liban de la route de Frontenex a été amputé d'une branche. Et surtout parce que la nouvelle législation le «bouleverse».

«Les Tombaroli (pilleurs de tombes) ont existé de tout temps et c'est bien la faiblesse de l'archéologie. On croit lutter contre eux mais on s'en prend au marché. Les collectionneurs et marchands sont assimilés à des trafiquants», proteste-t-il d'une voix qui devient rocailleuse. «Surtout, on met dans la même catégorie objets pillés et découverts fortuitement, suite à des travaux ou par des paysans dans leurs champs. Autrefois, ces pièces auraient été exportées clandestinement à Bâle, Turin ou Paris et finalement sauvées pour les générations suivantes.» Alors que, demain, elles ne trouveront pas d'acheteurs et disparaîtront. Une ombre traverse son regard.

Est-il inquiet pour sa collection? Il assure que non, qu'il est désormais «trop vieux» pour acheter ou vendre. Mais il a dû, lui aussi, se plier à l'inventaire «documenté». «Je collectionne depuis plus de cinquante ans. Croyez-vous que je puisse retrouver les factures et les documents prouvant leur origine? C'est absurde!»

En attendant, le tourbillon de la vie continue. A la mi-novembre, il donnera à l'Université d'Oxford une conférence de 50 minutes, la Grande-Bretagne venant de se doter d'une loi draconienne interdisant les importations d'objets archéologiques, en particulier d'Irak. George Ortiz frissonne à l'évocation d'une discussion récente avec un policier de Scotland Yard. «Je lui disais: "Regardez sur les champs de batailles, on ramasse bien les blessés et on les soigne. Or, chez vous de quoi est passible un restaurateur de musée qui accepte de soigner un objet irakien innocent? De recel, m'a-t-il répondu." C'est monstrueux non?» | ADu

«Marchands et collectionneurs

sont assimilés à des trafiquants!»

George Ortiz

«Je ne suis pas inquiet pour ma collection.»

George Ortiz Zahi Hawass, le justicier des pharaons

Mandaté par l'Etat égyptien, l'archéologue s'intéresse de près à la Suisse. Il a récupéré 280 pièces au Port franc de Genève.

Il a fière allure, posant la plupart du temps avec un chapeau vissé sur la tête, le menton relevé. Ici faisant visiter à Bill Clinton la grande pyramide de Khufu, là donnant une conférence à Londres ou encore invité en avril dernier à Bâle, pour l'inauguration de l'exposition Toutankhamon. A 57 ans, le professeur Zahi Hawass, éminent archéologue égyptien est une star. Et depuis 2002, l'homme passe la plupart de son temps à tenter de récupérer les trésors pillés de son pays.

A la tête du Conseil suprême des antiquités égyptiennes, il a crée une section spéciale de recouvrement d'objets d'art volés et a constitué une banque de données qui recense toutes les antiquités sorties du pays depuis 1972. Il bombarde ainsi les musées, universités, collectionneurs du monde entier de missives les encourageant à restituer tout bien culturel dérobé ou soustrait d'Egypte. Ou en les menaçant de couper les ponts s'ils en acquièrent. Quand il ne s'agit pas de pressions directes exercées contre certains Etats.

Sur ce point, la Suisse l'intéresse particulièrement puisque, estime-t-il, elle est «le principal marché», la plaque tournante sur laquelle aboutissent les objets de contrebande. Ou l'était, puisque Zahi Hawass constate un net changement d'attitude, se disant «ravi» de la coopération récente avec les autorités helvétiques.

Le Professeur raconte ainsi que la Suisse a accepté, en un temps record, de restituer les fameuses 280 pièces confisquées en 2003 au Port franc de Genève. Enfin, information inédite, il se félicite d'avoir pu récupérer, il y a trois mois, deux stèles volées qui avaient atterri en Suisse chez les grands marchands Aboutaam, par ailleurs dans le collimateur de la justice égyptienne et américaine. «Le FBI détenait une stèle et il nous a signalé que les deux autres se trouvaient en Suisse. Monsieur Aboutaam n'a pas eu d'autre solution que de nous les remettre via le gouvernement suisse. Sinon il aurait pu aller en prison, car nous avions les preuves».

A-t-il d'autres affaires en cours en Suisse ? «Pas pour le moment». Mais il confiait récemment à l'hebdomadaire égyptien Al-Ahram avoir bon espoir de continuer la pêche, estimant «qu'après l'adoption d'une nouvelle loi, l'Egypte pourra récupérer des milliers d'objets».

Hawass Le boss des antiquités égyptiennes, ennemi no 1 des pilleurs.

Le grand inquisiteur online

Le Hollandais Michel Van Rinj dénonce tous les trafiquants sur son site web. Il est devenu la bête noire du milieu.

Il suffit d'un coup d'oeil sur son site pour s'en convaincre: cet homme passe le plus clair de son temps à mettre en ligne documents, photos, articles et à lier le tout dans une sauce de son cru. Il ne néglige aucun genre, le pamphlet, la farce grossière ou l'insulte. Toute cette prose ayant un seul et même but: révéler les dessous nauséabonds et les trafics en tout genre du marché de l'art.

Michel Van Rijn - alias MvR - fut auparavant marchand d'antiquités. Il ne cache pas avoir alors trempé dans de nombreuses magouilles et avoir même passé quelques mois de prison en France, ce qui fait de lui un «insider» de choix. Le voilà maintenant «justicier». Avec ses révélations au vitriol, il s'est ainsi mis à dos tout ce que la planète compte de collectionneurs, marchands d'art et musées, ses cibles quotidiennes. La plupart lui intentent des procès en diffamation, le traitent de fou ou de maître-chanteur. Mais tous le lisent attentivement.

Ses archives permettent ainsi à toutes les sommités du marché de l'art d'accéder à des kilomètres de littérature sur leur propre compte. La Suisse, ses ports francs, ses avocats véreux et ses marchands d'art sont depuis longtemps dans sa ligne de mire. Avec une passion pour les frères Aboutaam, maîtres du marché des antiquités qui, selon Van Rinj, ont placé leurs hommes à tous les échelons, baptisés les «aboutermites».

Sous la rubrique «The Big Game Hunt», tout un chacun est ainsi invité à participer à cette chasse aux trafiquants, escrocs et blanchisseurs et à communiquer ses informations à MvR. Ce qui n'est pas sans risques. Un journaliste de Paris Match qui faisait une grande enquête sur les bouddhas de Bamiyan a ainsi eu la désagréable surprise de trouver la totalité de ses échanges e-mails avec MvR mis en ligne. L'autre grande spécialité du Hollandais étant de publier des transcriptions d'enregistrements téléphoniques.

Son site contient ainsi nombre d'informations aussi détonantes qu'impossibles à vérifier. Cette semaine, il racontait les aventures d'une pièce volée venant d'Irak (le fragment d'un bas-relief assyrien datant de 900-600 avant J.-C.) qu'il avait lui-même récemment acheté sur le marché noir anglais et remis à un responsable des douanes américaines. Laquelle a finalement été réintroduite dans le circuit commercial et blanchie, grâce à la connivence d'un archéologue expert agissant avec l'agent des «US-Customs»... | www.michelvanrinj.com

Michel Van Rinj Ce contrebandier repenti sème la terreur.

Remonter la filière de l'art volé

1re étape, les pilleurs En Chine, 20 000 tombes sont pillées chaque année. Les pilleurs creusent des puits par lesquels ils font descendre des génératrices électriques, des systèmes d'aération et d'éclairage au fond des tombes. En Afghanistan, le trafic d'antiquités est estimé à 1,7 milliard de dollars par an, c'est plus que la production d'opium et que toute l'aide occidentale. Selon l'archéologue Roland Besenval, 4 ou 5 fois l'équivalent du musée de Kaboul est parti en contrebande depuis que les Américains ont pris en main le pays.

2e étape, les intermédiaires Entre le pilleur et le riche marchand ayant pignon sur rue à Genève ou à Londres, il y a jusqu'à une dizaine d'intermédiaires. Ils sont nombreux dans le port pakistanais de Karachi (art afghan) et dans les centres asiatiques de Hong Kong (chinois) et Bangkok (cambodgien). De là, les marchandises vont se faire oublier, par exemple dans les ports francs suisses. L'étape suivante est souvent la vente aux enchères à New York ou à Londres, où 75% de tous les objets vendus n'ont pas de certificat d'origine.

3e étape, les Ports francs et autres dépôts Vaman Narayan Ghia est un marchand indien que la police tentait de coincer depuis des années. Elle y est parvenue le 6 juin 2003, en remontant la piste de deux statues de terre cuites arrachées à un temple en novembre 1999 et vendues en 2002 par une galerie de Manhattan. Elles ont transité par les pPorts francs suisses. A son domicile de Jaipour, la police trouve des photos de milliers d'objets pillés, une longue liste de collectionneurs et 68 catalogues de ventes aux enchères contenant «ses» objets.

4e étape, les experts et restaurateurs En 2000 la Suisse a importé pour 1,3 milliard de biens culturels et en a exporté pour 1,4 milliard. Dans cet immense marché, qui concerne plus d'un millier de sociétés de par le monde, le rôle des experts est toujours plus important, vu la multiplication des «vrais-faux» objets antiques. Pour tromper toute la filière, certains n'hésitent pas à créer de faux sites archéologiques, en Amérique du Sud ou en Afrique, où ils simulent de grosses découvertes. Pour ne rien simplifier, les objets qui en sortent ont parfois une base authentique.

5e étape, les collectionneurs Les collectionneurs se disent fiers d'avoir «sauvé» des milliers d'objets de l'anéantissement et de l'oubli. Les archéologues ne sont pas d'accord, du moins ceux qui ne participent pas à la filière commerciale. «Pour nous, le drame n'est pas seulement de voir disparaître des statuettes, des vases, des chapiteaux de colonne, estime Roland Besenval, chef de la mission archéologique française en Afghanistan. C'est qu'ils soient arrachés à leur contexte. Leur disposition en terre, les objets qui les entourent, la profondeur, tout cela raconte la vie quotidienne de civilisations dont nous ne saurons jamais rien».

6e étape, la récupération des oeuvres Le mouvement a commencé grâce aux échanges de la Grèce, avec les fameuses frises du Parthénon. L'Italie lui a emboîté le pas (les carabiniers ont saisi 120 000 objets ces derniers cinq ans). Il sera plus difficile pour des pays comme le Mali ou le Cambodge de lancer des procédures internationales et de payer des enquêteurs pour épier partout les ventes aux enchères, mais le mouvement est lancé. Dans le tiers-monde, l'Egypte et l'Inde sont pionnières.

Kunsthandel; gesetzliche Regelung; Antiquitäten; Antiquität; Freihafen; Internet





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