Monsieur le Président,
Vous présidez la Commission fédérale contre le racisme, organisme bien-pensant s’il en est, non dépourvu peutêtre de quelque utilité en un temps où l’Europe, souspeuplée et vieillissante, apprend à vivre avec de fortes minorités venues de pays plus ou moins exotiques, se réclamant parfois d’un monothéisme arrogant et sans concession, à l’image de ce que fut le catholicisme de jadis, au reste souvent égalé dans l’intolérance et le sectarisme par ses adversaires de l’époque.
En une prose où dégoulinent la pédanterie et le politiquement correct dont votre commission est coutumière, vous exposez doctement que l’affiche électorale de l’UDC «esquisse à propos de l’islam un scénario catastrophe, qu’elle nourrit les préjugés et que l’image véhiculée nuit à l’intégration sociale et à la paix publique». Molière eût fait ses délices d’une telle prose! Elle est digne du Trissotin des Femmes savantes – «esquisse un scénario catastrophe» mérite à lui seul le prix Champignac de la langue de bois – et, s’il entendait l’allemand, Poquelin se fût fort diverti de votre «entwürfen ein Bedrohungszenario», qui n’a absolument aucun sens.
De deux choses l’une en effet: soit on postule, comme vous le faites, une hypothétique et périlleuse illégitimité de tout sentiment sectaire – et il faut condamner fermement l’attaque contre la religion musulmane que comporte assurément le placard querellé –, soit on retient, avec Voltaire et quelques autres, que la liberté d’expression sert d’abord à protéger ce qui déplaît – et on doit alors admettre sans hésitation que le ludique Schlüer et ses camarades de jeu sont libres de proposer aux citoyens les images qu’ils entendent.
Vous ne faites ni l’un ni l’autre et Tartuffe de remplacer Trissotin. Vous n’osez pas affirmer qu’il faut interdire: ce serait insoutenable juridiquement, car le Parlement suisse a déclaré l’initiative recevable et il faut bien qu’on en débatte, mais votre vision angélisée et naïve du rapport avec l’islam, conjuguée aux prurits bien-pensants de vos juristes, vous amène à une désapprobation de forme, propre à séduire vos ouailles peut-être, mais dont le complet illogisme sème trouble et confusion chez celles et ceux qui confèrent encore quelque crédit aux prononcés de l’éminent organisme dont vous êtes le guide vénérable.
La billebaude était ainsi éclatante dans les aphorismes emberlificotés du fuligineux Olivier Français, tentant sur nos écrans d’exposer à des Vaudois, à coup sûr divertis, par quelle logique ils devraient se rendre à Genève afin d’y contempler l’affiche prohibée à Lausanne, que, à son honneur, la Municipalité genevoise – pourtant d’extrême gauche – se refuse à interdire pour sa part.
Pour continuer d’exister, votre commission doit obtenir des budgets. A cet effet, il lui faut complaire à une camarilla de clercs chauvins et exaltés, pour qui le «racisme» mériterait l’anathème en toutes circonstances et devrait être extirpé de l’âme humaine à coups de procès et d’interdictions. Illusoire dans son principe, une telle doctrine est liberticide, car elle postule la prérogative d’une clique de mandarins de s’arroger le monopole du légitime pour mieux jeter l’anathème sur qui s’en écarterait. A vous laisser faire, nous reviendrions tantôt au régime de la censure préalable sur ce qui fait controverse.
Il eût pourtant été simple de rappeler que, en démocratie, toutes les idées doivent circuler librement. Qu’on détesterait bien à tort les musulmans et leurs cultes, mais que l’Etat n’a pas à se mêler des sentiments du citoyen. Que, après tout, les prédécesseurs de M. Français tentèrent d’interdire les clochers catholiques. Que la Suisse, démocratie mûre, n’a rien à craindre de tels débats. Qu’il serait absurde de vouloir protéger ses citoyens contre le mauvais goût. Qu’ils sont aptes à trier eux-mêmes le bon grain de l’ivraie et que, à vouloir le faire à leur place, on donne une fois de plus l’impression de les prendre pour des tourtes.
Vous n’osez pas affirmer qu’il faut interdire: ce serait insoutenable juridiquement, car le Parlement suisse a déclaré l’initiative recevable et il faut bien qu’on en débatte.
|