Monsieur le Président,
Citoyen de Wängi, commune thurgovienne dont personne n’a jamais entendu parler, vous présidez dans une muette discrétion tant le Conseil national que l’Assemblée fédérale. Auteur de quelques rares interventions – un postulat demandant à d’autres une vague étude sur l’utilisation future de l’eau fut votre seul moment d’audace – vous convenez à la fonction, car le président de l’Assemblée fédérale est un inaugurateur de chrysanthèmes: il n’a aucun pouvoir réel; son apogée est la choucroute festive célébrant l’élection à Wängi ou ailleurs.
Vous pourriez cependant sortir de la torpeur du perchoir car, pour autant qu’il le veuille, un président peut faire avancer un objet parlementaire. Vous êtes à l’UDC et, en ce moment, voici un thème qui devrait plaire tant à vos camarades de jeu qu’à une gauche pourtant prompte à réserver aux résolutions UDC l’accueil d’un quarteron d’évêques intégristes confronté aux Onze mille verges d’Apollinaire.
Sans encourager Savonarole ou des paranoïaques, le «whistleblowing» doit être fermement protégé, car à défaut, seuls des héros s’y risqueront.
Je veux parler de l’indispensable protection en droit suisse de ceux – et de celles – qu’on appelle whistleblowers: littéralement les «souffleurs de sifflet», expression mal traduite en français par «dénonciateurs» – l’allemand Hinweisgeber est meilleur; on peut préférer la périphrase «tireur de sonnette d’alarme»: collaborateurs d’une entreprise ou d’un service public, ils découvrent des irrégularités et le font savoir. L’UDC et la droite affairiste les vouent instinctivement aux gémonies, réclamant des juges et des bourreaux pour ces empêcheurs de se gaver à loisir dans l’assiette au beurre de la république bananière que nous sommes devenus. La gauche leur est en règle générale favorable, hors bien sûr l’évocation de telles dysfonctions de ses magistrats... Le Parlement suisse a adopté une motion de Remo Gysin en été 2007 et quelques initiatives, dont une récente d’Oskar Freysinger, limitée toutefois à la pédocriminalité: bref, à son habitude, la classe politique se donne l’apparence de l’action dans la réalité de l’apathie. Deux événements récents créent cependant une conjoncture très favorable: un tireur de sonnette d’alarme a fait exploser en vol le flamboyant Philipp Hildebrand qui, à la tête de notre banque centrale, faisait joujou sur les marchés, acte inadmissible dans tout pays civilisé hors le nôtre, à en croire certains commentateurs prompts à désavouer jusqu’à Dieu le père pour peu qu’il fût accompagné d’un certain Blocher; de surcroît, la condamnation de deux courageuses femmes de gauche dénonçant les manquements de l’aide sociale à Zurich a choqué à gauche comme à droite. Vous trouverez à coup sûr chez vos collègues Jositsch (PS), Lüscher (PLR), Recordon (Verts) et d’autres un soutien immédiat et même la girouette PDC s’y ralliera, car le vent tourne.
Sans encourager Savonarole ou des paranoïaques, le whistleblowing doit être fermement protégé, car à défaut, seuls des héros s’y risqueront: attribut rare, fût-ce au pays de Winkelried. Six règles décisives, simples à adopter pour peu qu’on le veuille, doivent figurer dans la législation: (i) la révélation doit être faite à la hiérarchie d’abord; (ii) fondée ou non, elle met son auteur à l’abri de toute mesure de rétorsion quelconque; (iii) son identité est protégée; (iv) il ne commet aucun délit et il échappe à toute poursuite pénale; (v) confronté à l’inaction de sa hiérarchie pendant plus de trois mois ou à une tolérance coupable, il a le droit de saisir des tiers; (vi) les entreprises cotées en Bourse et celles qui emploient plus de cent personnes, privées ou publiques, ont l’obligation d’instituer un organisme indépendant pour connaître de ces questions. Rien de bien révolutionnaire, comme vous le voyez: une réforme aisée, évidente, que nul citoyen de ce pays ne contestera. Comment se fait-il dès lors que vous soyez incapable d’y pourvoir et quelle conclusion devons-nous en tirer?
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