Ma chère Isabelle,
Ainsi, tu règnes depuis cinq ans sur ce gouvernement d’assemblée, qui s’efforce laborieusement d’introduire un minimum de coordination entre les vingt-six systèmes d’éducation entre lesquels le pays est partagé par respect maniaque du fédéralisme. Cette conférence vient de publier une étude, dont le titre ne manque pas de saveur: «Taxes d’études socialement acceptables».
Ne serait-ce pas le but inavoué de cette proposition: réserver les études aux fils à papa?
Sous ce titre, pour le moins étrange, se dissimule une réponse à une lancinante requête: puisque les pouvoirs publics ne parviennent pas à accroître le budget des hautes écoles, pourquoi ne pas augmenter les taxes des étudiants?
Pour l’instant, elles sont, à quelques exceptions près, plutôt symboliques, de l’ordre de 1500 francs alors que le coût moyen d’un étudiant s’élève à 47 000 francs annuels, toutes spécialités confondues.
En résumé, un étudiant paie à peine 1 à 2% du coût de ses études. Pourquoi ne pas augmenter massivement les taxes pour les porter par exemple à 5000 francs ? Pour les hautes écoles (EPF exclues) cela apporterait un supplément d’environ8% de leur budget. Une goutte d’eau pour combler l’assèchement des budgets, déficients par suite de l’accroissement de 5 à 8% par an du nombre des étudiants.
Bien entendu cette manne insuffisante ne sort pas de nulle part. En principe, ce sont les familles qui verseraient une sorte d’impôt supplémentaire, du même type que la vignette autoroutière: l’enseignement deviendrait un service public qui ne se paie que si l’on s’en sert.
Or, la Suisse connaît un déficit d’étudiants plutôt qu’une pléthore. Alors que les pays de l’OCDE amènent au moins 50% d’une classe d’âge à l’enseignement supérieur, la Suisse est bonne avant-dernière avec à peine 27%. Renchérir le coût des études écartera forcément les rejetons des familles défavorisées. Ne serait-ce pas le but inavoué de cette proposition: réserver les études aux fils à papa?
Dès lors le rapport constate qu’il faudrait introduire un ambitieux système de bourses pour se substituer au système actuel, pingre et disparate. Le coût s’élèverait pour les cantons à 200 millions par an.
La répartition de la charge entre ceux-ci et la fixation du montant des bourses engendreront un système d’une rare complication, d’autant qu’il se superpose au mécanisme de l’accord intercantonal où les cantons d’origine des étudiants paient (en partie) le coût correspondant aux cantons universitaires.
On imagine la pittoresque foire d’empoigne entre cantons, universités, parents et étudiants. On peut prévoir qu’après un large vote sur le renchérissement des taxes, la loi réduise les bourses à ce qui est «socialement acceptable».
Bref, on en discutera dix ans pour aboutir au mieux à une opération blanche: on redistribuera les taxes en bourses, moins une charge administrative très onéreuse. C’est une belle application d’une rengaine helvétique: pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.
Car s’il y avait un Ministère fédéral de l’éducation, il pourrait y avoir un seul système universitaire, muni de bourses adéquates et uniformes, de façon à recruter massivement les étudiants qui nous manquent. Mais ça, tu le sais, c’est totalement impossible.
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