Monsieur le Conseiller d’Etat,
La presse nous apprend qu’en votre qualité de ministre local de la Justice, de la Sécurité et des Finances vous avez ouvert une «enquête disciplinaire» contre le conseiller national UDC Yvan Perrin: il est policier neuchâtelois, donc votre subordonné et vous lui cherchez une querelle d’Allemand pour avoir «prôné la torture». Et nos quotidiens d’annoncer – en toute spontanéité bien sûr – que «les jours d’Yvan Perrin à la police neuchâteloise sont comptés».
Rêveriez-vous en catimini d’arracher les ongles de vos contradicteurs et serait-ce pour cela que vous brimez Perrin?
Policier intègre et compétent – deux qualités qui ne vont plus de soi dans les polices déboussolées de nos cantons – Perrin dit des choses toutes simples et parfois justes: il appelle à plus de répression et il a raison. Il en a marre des délinquants étrangers impunis, qui sortent en ricanant de prétoires où des juges impuissants leur ont infligé des «joursamende» et je ne lui donnerai pas tort à cet égard.
Certes, la philosophie platonicienne ou la subtilité dialectique n’ont guère ses faveurs et c’est donc sans nuances qu’il relaie une platitude bien connue: si un terroriste sait où est la bombe, mieux vaut le torturer que de la laisser exploser et tuer des innocents.
C’est bien sûr une ineptie, car – sauf au cinéma peut-être – le problème ne se pose jamais en ces termes: les tortionnaires de Guantánamo ou d’Alger ne savaient pas si le malheureux suffoquant dans un water boarding ou gémissant sous les décharges électriques d’une «gégène», était vraiment un terroriste.
En près de quarante ans de prétoires, je ne crois pas avoir vu un seul criminel refuser de parler, mais admettre sa culpabilité! Et la contradiction du propos saute aux yeux: pour justifier le tourment infligé, il faudrait au moins être sûr d’avoir le bon coupable sous la main, ce qui est par définition exclu dans la vie réelle.
A la question «Quoi de neuf?», Sacha Guitry aimait à rétorquer «Molière», car tout est dans Molière en effet. Et l’outrage bigot que vous affichez face à Perrin évoque en vérité le délicieux «Couvrez ce sein que je ne saurais voir»: Tartuffe désire Elmire; il guigne son sein, lui enjoint de le cacher, mais espère qu’elle s’y refusera.
Votre âme éprouverait-elle, elle aussi, quelque secret trouble à l’évocation des supplices? Rêveriez-vous en catimini d’arracher les ongles de vos contradicteurs et serait-ce pour cela que vous brimez Perrin?
Mais trêve de psychologie des profondeurs: à l’image du Conseil d’Etat genevois, déculotté en 2005 par Hani Ramadan – dont les propos étaient autrement odieux – vous allez à une très probable déroute judiciaire, sans compter le ridicule dont vous vous couvrez par une sorte de masochisme qu’on peine à s’expliquer chez un homme intelligent.
On murmure que tout empreint de vos responsabilités, vous ne ririez plus jamais. Est-ce donc pour cela que vous donnez à rire avec tant d’abnégation?
Perrin révoqué pour son propos? La belle affaire! Depuis quand, je vous prie, un flic n’a-t-il plus le droit de dire ce qu’il pense? Nos rues sont des coupe-gorges, mais voici Studer drapé dans la toge des «droits humains», appelant à la mortification de Perrin pour avoir prôné la manière forte? La mesquinerie de la démarche le dispute à sa petitesse, deux travers à l’abri desquels on vous croyait.
Dans sa majorité, la gauche est pourtant libérale aux expressions et la plupart de ses élus tolèrent les opinions qui les hérissent. Préféreriez-vous le sectarisme le plus étroit?
Il est vrai que n’est pas François Mitterrand qui veut: étrillé en 1956 par l’avocat d’extrême droite Tixier-Vignancour pour le faux attentat de l’Observatoire, traîné dans la boue, accusé de tous les péchés de la création, le futur président socialiste accepta cependant – tout homme de gauche qu’il fût – d’aider Tixier au procès du général Salan, en faveur duquel il témoigna publiquement sans hésiter. Mitterrand avait en apanage un trait de caractère dont vous paraissez singulièrement dépourvu: la classe.
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