Mon cher collègue, Avant même que la situation devienne cataclysmique, nous eûmes un débat à la RSR au sujet du franc fort, dès le 17 juillet. Fallait-il, comme je le proposais, octroyer des pouvoirs plus étendus à Monsieur Prix et à la Comco afin de répercuter la baisse de l’euro sur les prix à la consommation?
Le franc fort est la mesure d’une Suisse faible et isolée, comme vous l’avez voulue.
Ces deux instances sont juridiquement impuissantes devant la captation d’un bénéfice artificiel par les exportateurs européens et (ou) les importateurs suisses. Les choses en étaient venues au point où même la FRC admettait que les consommateurs suisses fassent leurs courses au-delà de la frontière pour exercer une pression sur le commerce de détail suisse.
Nous n’étions évidemment pas d’accord. Selon le catéchisme capitaliste, vous êtes viscéralement opposé à tout renforcement des pouvoirs de l’Etat. Pour soulager les industries exportatrices et le tourisme, vous conseilliez au contraire la diminution de la bureaucratie et des impôts sur les sociétés.
Ce sont là remèdes standard de la droite en toutes circonstances, comme jadis à l’époque de Molière les médecins recommandaient la purge et la saignée. Bien évidemment, ces traitements charlatanesques ne vont rien changer au taux de change. Mais en diminuant les impôts des exportateurs, vous proposez soit l’affaiblissement de l’Etat, soit des taxes supplémentaires pour tous les contribuables.
Vous avez été plus loin. Puisque la force du franc rend les produits suisses non compétitifs à l’exportation, pourquoi ne pas diminuer les salaires? Au risque de freiner la consommation intérieure? Gênant! Vous avez donc été encore plus loin en proposant de préserver le salaire mensuel, mais d’augmenter le nombre d’heures de travail: cela garderait intact le pouvoir d’achat des consommateurs suisses.
Ainsi les entreprises importatrices bénéficieraient de la décote de l’euro et les industries exportatrices n’en pâtiraient point. Seul le salarié serait astreint à des heures supplémentaires non payées. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des capitalismes: aux travailleurs les pertes, aux entrepreneurs les bénéfices.
Serait-il possible que, face à une telle urgence, vousmême, porte-parole éminent de votre parti, vous intéressiez sérieusement à la solution des vrais problèmes de ce pays plutôt que de les esquiver par des mesures doctrinaires, inapplicables et honteuses?
Il est évidemment plus simple et plus rentable d’agiter des amusettes propres à exciter l’opinion publique, comme les minarets ou les étrangers criminels. Or, le franc fort est la mesure d’une Suisse faible et isolée, comme vous l’avez voulue, incapable de défendre une parité raisonnable pour sa monnaie. Le frein aux dépenses non seulement ne la protège pas mais se retourne contre elle, au point qu’un remède efficace consisterait à endetter massivement l’Etat helvétique.
Que la Suisse soit dans l’Europe ou au dehors ne change rien à un fait bien établi: elle se trouve au cœur du continent avec lequel elle échange la plus grande partie de ses importations et de ses exportations. Elle se sauvera ou se perdra avec lui. Votre propagande la mène intentionnellement à sa perte, puisque votre meilleure chance de confisquer le pouvoir pour votre parti (devenu unique) serait de précipiter le pays dans la plus grave des crises. En fin de compte, vous êtes d’une cohérence absolue.
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