Cher Ami,
Vous êtes à la tête du Conseil d’administration de la RTSR (Radio-télévision suisse romande). Composé de neuf membres, cet organisme éminent se distinguait jusqu’ici par les aptitudes sans pareilles de qui le compose, comme par l’infinitésimal pourcentage de Suisses romands qui eussent été capables de dire à quoi il sert. C’est en d’autres termes la sinécure rêvée pour des politiciens semi-retraités, catégorie à laquelle d’évidence vous ne sauriez appartenir.
Voici que la malice des temps s’en vient contraindre ce corps assoupi à faire ce à quoi il rechigne par-dessus tout: prendre une décision. Les coulisses de l’audiovisuel bruissent en effet des rumeurs les plus anxieuses, voire apeurées, face au projet d’une «intégration» entre l’information télévisée et son pendant radiophonique.
Il ne vous aura pas échappé combien, dès le premier coup d’oeil, une telle «convergence» – admirable litote… – paraît contraire au sens commun: l’information à la radio est un métier, qui requiert des connaissances et des réflexes spéciaux; son pendant télévisuel en est un autre, dont les impératifs sont forts différents. Les fusionner, fût-ce sous la forme artificieuse d’une «convergence», serait d’évidence marier la carpe et le lapin. Le concept est aussi béquillard que de regrouper les mécaniciens des CFF et les pilotes de Swiss sous une même direction, au motif que tous contribueraient à la mobilité du public.
Les dirigeants de la télévision suisse auraient-ils donc perdu la raison? Il n’en est rien et leurs motifs procèdent de deux ferments invétérés de l’âme humaine: l’argent – les affaires vont mal et elles ne s’arrangeront pas dans les temps à venir – et le pouvoir. Le directeur général de la SSR, Armin Walpen, affable haut-valaisan, praticien distingué du droit des médias, a fait toute sa carrière dans l’administration fédérale ce qui, comme chacun sait, assure l’originalité et l’audace de la pensée: empêtré dans les chiffres rouges du diplodocus qu’il chaperonne, le voici donc concoctant un organigramme bureaucratique magistral, sans aucun égard pour les journalistes dont le métier sera chamboulé ou rendu impossible.
Ailleurs dans la nébuleuse SSR, on entend déjà les claquements de mâchoires de celles et de ceux qui pensent trouver dans la «convergence» la potion magique du pouvoir personnel auquel ils aspirent.
Que tout cela vous laisse indifférent peut surprendre, car il est au moins un groupe auquel vous devriez avoir la décence de vouer une pensée occasionnelle: le public. Vous en êtes en principe les garants. Ces auditeurs et téléspectateurs romands, dont vous n’avez cure, seront à coup sûr les dindons de la farce. Déjà plus que conventionnelles, baignant dans le politiquement correct et même timorées, les rédactions romandes vont perdre ce qui leur restait d’originalité, de diversité et de désir d’avoir plus vite que l’autre l’information qui gêne ou dérange. Or, une presse audiovisuelle curieuse, sceptique, critique et protéiforme est dans l’intérêt du public. Peu importe qu’elle ait souvent le cœur «à gauche» – elle l’a – car une fois ou l’autre la mode changera: elle sera «à droite» et les critiques viendront d’ailleurs.
Face à cela, vous devriez être pris de frénésie, vous répandre dans les journaux, consulter tous azimuts, organiser des hearings – que sais-je? – mais non: on ne vous entend pas, vous ne dites rien. Un jour on vous demande des millions pour un bâtiment destiné au KGB de la «convergence» et vous faites le chèque. Le lendemain, il n’y a plus de bâtiment et vous rangez mollement votre stylo-bille.
Certes, vous touchez de confortables gages pour une activité dérisoire, mais qui croirait que vous ayez résolu de la boucler par peur de perdre vos douillets appointements? Vous me voyez bien déconcerté, cher Ami. Auriez-vous perdu – moralement s’entend – les organes où l’on situe parfois la source du courage? Ou me seraisje fourvoyé en retenant jadis que vous pussiez en être pourvu? CHARLES PONCET
Ces auditeurs et téléspectateurs romands, dont vous n’avez cure, seront à coup sûr les dindons de la farce.
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