Cher Jean-Jacques,
Bombardé directeur du «département Actualité» de la RTS en 2010 au titre d’une «convergence» entre radio et télévision qui laisse de plus en plus sceptique, on murmure que vous auriez été appelé à ce poste au titre ronflant sous condition de n’y rien décider, les renâclements grondeurs que ladite convergence continue de susciter dans la maison ne s’apaisant guère.
La servilité croissante de vos collaborateurs à l’égard de la classe politique frise l’indécence.
Que vous ayez ou non un pouvoir réel, souffrez qu’on vous fasse ici part d’une réelle préoccupation: la servilité croissante de vos collaborateurs à l’égard de la classe politique frise l’indécence.
Le hasard m’ayant placé devant l’écran lors d’une interview de la présidente de la Confédération au début de l’année, j’en sortis tout retourné tant la flagornerie courtisane du journaliste me laissa pantois: aucune question sérieuse, la lippe dévote, une déférence abjecte, les propos les plus hallucinants de la ministre restaient sans réaction, les questions ayant apparemment été négociées d’avance.
Je me voyais revenu aux pires souvenirs de l’ORTF sous de Gaulle, voire aux publireportages style «Vision Denner», qui faisaient rire toute la Suisse romande.
J’entrepris donc de vous regarder plus souvent pendant quelques semaines, ce qui est aisé grâce à l’excellent site www.tsr.ch et de vous comparer avec les Alémaniques, 10vor10 étant ma source d’informations suisses préférée en raison des horaires d’une profession libérale.
Je confesse avoir cru d’abord que vos flagorneries relevaient de l’idéologie «gauche caviar» qui domine les médias et la TSR en particulier. Il n’en est rien. Hors quelques saillies occasionnelles, généralement maladroites d’ailleurs, tout politicien suisse sur votre antenne peut compter sur des courbettes complaisantes, un valetage patelin et une reptation obséquieuse.
Qu’on soit socialiste, radical, PDC ou même UDC, à une parcelle de pouvoir étatique, fédéral en tout cas, voire cantonal, s’attache désormais le droit à la sycophanterie caudataire de journalistes qui oublient leur mission première: servir le public et non le pouvoir.
Il est pourtant aisé d’être à la fois courtois et ferme dans l’interview d’un politique. On peut n’esquiver aucun sujet délicat sans vilipender l’interlocuteur. La comparaison avec 10vor10 n’est guère à votre avantage et curieusement, le ton demeure beaucoup plus libre à la radio. Tu parles d’une «convergence»...
Certes, l’exercice est délicat en pays romand, qui s’accommoderait mal du style d’un David Gregory (Meet the Press), d’une Arlette Chabot (A vous de juger) ou même des prudentes subtilités d’un Bruno Vespa, contraint de slalomer sur les bosses traîtresses du berlusconisme finissant (Porta a Porta).
Outre un problème de recrutement de bons collaborateurs - s’engager dans une régie fédérale à 20 ans n’est guère un gage d’audace et y survivre incline à la docilité - vous avez les inconvénients du microcosme: on s’y vexe, on menace de ne plus revenir, voire de faire sauter l’émission (Arena) et le maniement audiovisuel du politicien suisse est un art fort délicat.
Cela dit, il est tout de même des limites à l’asservissement. Média de «service public» - en principe - la télévision d’Etat a un quasi-monopole du débat politique radiotélévisé. Il en résulte un certain devoir d’impertinence, que vous devriez rappeler à vos auxiliaires avec insistance, car à défaut, on fait le spectateur cocu et on lui présente «objectivement» ce qui est en réalité de la propagande gouvernementale, à peine enrobée de sucre.
Si cela continue, il serait plus honnête d’annoncer carrément la couleur: rebaptisez donc le Téléjournal «La soupe est servie»; habillez Darius en larbin, avec un gilet rayé et un plumeau; disposez les brosses à reluire bien en évidence sur le plateau et demandez à Rachida Dati de vous rappeler le terme qui convient aux services que vous rendez à la classe politique suisse, mais de grâce, cessez de prétendre à l’indépendance. CHARLES PONCET
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