George W. Bush a été réélu, Silvio Berlusconi aussi, pourquoi Nicolas Sarkozy ne le serait-il pas en 2012? «Ne dites pas des choses affreuses!» soupire Patrick Rambaud qui ne manque pas d’humour, mais que cette hypothèse ne fait pas rire. Une image cauchemardesque vient de passer devant ses grosses lunettes carrées: lui qui s’est enchaîné au président des Français pour en chroniquer le règne bouffon durant cinq ans, il ne va tout de même pas devoir doubler sa peine... «Non, j’aurai déjà écrit six volumes, ça suffira.»
Avec la Troisième chronique du règne de Nicolas Ier qui vient de paraître, Patrick Rambaud est donc arrivé à mi-course dans son marathon de mémorialiste qui emprunte à la belle langue du XVIIe siècle les élégances d’expression dont l’objet de ses railleries se trouve totalement dépourvu. Cette fois-ci, la chronique court du 1er juillet 2008 à l’été suivant. Elle raconte comment Nicolas Ier, joua le «Surempereur providentiel» pour présider pendant six mois l’Union des royaumes européens, comment la crise financière l’obligea à négocier un méchant virage, lui qui, la veille encore, encourageait l’endettement des ménages, et comment il fredonna le grand air de la jalousie quand s’installa à la Maison Blanche ce M. Obama «qui, d’un coup, rapetissa Notre Prince».
Comtesse et baronne. Il est aussi question du «vaudeville de Tarnac», des émeutes en lointaine Guadeloupe et, bien sûr, de la vie quotidienne à la cour de Nicolas Ier. Ici, c’est la comtesse Bruni qui pointe le bout de son «minois glacé». Là, c’est la baronne d’Ati qu’une lettre de cachet expédie au Parlement de Strasbourg. Le récit est toujours malin, affûté, à la fois précis et hilarant dans l’intelligence du ridicule. Comme s’il sortait d’un dessin de Cabu, Patrick Rambaud affiche l’air doux d’un baba cool chiffonné, mais il n’y a pas plus impitoyable que lui pour dégonfler les baudruches.
Le premier volume de ces chroniques, il dit l’avoir écrit pour «se défouler» et son succès a démontré que ce besoin était largement partagé. «Un jour, raconte Patrick Rambaud, j’ai reçu un mot d’un marchand d’huîtres de l’île d’Oléron qui me disait “merci pour votre médication”. Ça lui avait fait du bien. Il arrive d’ailleurs souvent que des gens m’arrêtent dans la rue pour me remercier et me dire de continuer.» Alors il a poursuivi en écrivant un deuxième volume. D’autant que Sa Compulsive Grandeur, Ellemême, semblait l’y encourager par les péripéties ubuesques de son règne.
«Il est vrai que j’avais aussi des regrets, poursuit Patrick Rambaud. La première chronique s’arrêtait juste avant le voyage de Kadhafi à Paris, qui était vraiment du Marx Brothers, et j’ai pensé que c’était trop bête d’avoir raté ça. J’ai donc continué. Et puis je me suis dit qu’il ne fallait pas s’arrêter en route, mais faire carrément le portrait du règne complet.» C’est ainsi que le chroniqueur en a pris pour cinq ans. Sans rémission de peine. Sauf à compter sur un nouveau malaise cardiaque du «Leader survolté»...
Patrick Rambaud admet volontiers que ce n’est pas une sinécure: «Cette petite entreprise occupe toutes mes matinées. Avec ma camarade, nous lisons tout, tous les jours, y compris les titres les plus idiots de la presse people. On achète les journaux, on les découpe. On repère les évènements à creuser. On constitue des dossiers. Les piles de papier montent de partout. C’est l’invasion! Et tout ça pour sortir un petit livre tous les ans...»
La tâche est d’autant plus harassante que le Prince fébrile donne sans cesse du grain à moudre: «Chaque jour, il se passe quelque chose et c’est fait exprès pour qu’un événement recouvre l’autre en permanence. Il s’agit d’étourdir: avec ce système, un scandale ne peut pas durer plus de 48 heures.»
Puis, une fois la documentation accumulée, il s’agit de la filtrer, de la réduire, de l’accommoder: «Je commence à écrire vers le mois d’avril et cela dure jusqu’en novembre. Je prends du temps pour coudre les choses ensemble. Ecrire, c’est un peu de la broderie.»
Ses textes, Patrick Rambaud les tape sur des machines à ruban d’époque gaullienne, des Olivetti Lettera 32. Il en possède deux, l’une à son domicile parisien, l’autre dans sa maison de Normandie, dans ces havres où il s’abrite de la bêtise ambiante derrière des remparts de livres: «Je dois avoir près de 25 000 bouquins. Beaucoup de classiques. Je relis les moralistes du XVIIe siècle, mais aussi les grands auteurs latins. C’est Cicéron, je crois, qui disait que Démosthène n’avait pas appris à s’entretenir avec lui-même. On peut le dire également de Sarkozy: quand on s’agite à ce point, on ne peut pas avoir de vie intérieure.»
Sa Seigneuritude. Il arrive ainsi que ses lectures s’invitent dans l’ouvrage. Cette Troisième chronique cite Machiavel ou La Bruyère, mais aussi du Saint-Simon sans guillemets: «Dans chaque volume, j’en utilise dix lignes que je soude avec le reste. Dans le premier, j’ai pris un extrait de son portrait de Fénelon pour faire celui de Dominique de Villepin. Dans le deuxième, j’ai piqué quelques lignes sur le duc de Vendôme pour évoquer le baron Bertrand (Xavier Bertrand, ndlr). Et, dans celui-ci, j’ai repris ce que Saint-Simon écrivait de Madame de Vaudemon, que je ne connaissais absolument pas, mais qui ressemble à Sa Seigneuritude Ségolène Royal, l’archiduchesse des Charentes. Jusqu’ici, personne n’a remarqué ces emprunts.»
S’il n’oublie pas de s’amuser, Patrick Rambaud traverse aussi des moments de grande lassitude en compagnie de ce Nicolas Ier qui lui dévore sa vie: «Parfois, j’en ai vraiment marre. Dans ces moments-là, je n’arrive même plus à lire un journal. Et si je tombe sur lui à la télé, j’éteins le poste.» L’écrivain s’interrompt avant de ricaner doucement dans sa barbe: «J’arriverai sans doute au bout du quinquennat, mais dans quel état...»
Il doit donc persévérer, remettre chaque jour le Sarkozy sur le métier. Alors que paraît la Troisième chronique du règne de Nicolas Ier, Patrick Rambaud est déjà aux prises avec la quatrième: «En ce moment, Sarkozy fait tout ce qu’il ne faut pas. Ce débat idiot sur l’identité nationale. Cette histoire grotesque avec son fils. Sans parler de toutes ces âneries proférées par ses sbires qui sont d’une vulgarité effrayante: il vit entouré de beaufs qui font des blagues de beaufs!»
Mais Patrick Rambaud compte aussi sur Carla Bruni: «Je lui trouve petite mine en ce moment. Je ne serais pas étonné que ça n’aille pas du tout entre eux. Peut-être y aura-t-il un nouveau divorce... Cela m’arrangerait bien pour la fin de la quatrième chronique.»
Troisième chronique du règne de Nicolas Ier. De Patrick Rambaud. Grasset, 176 p.
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