Ce devait être un scénario win-win: avec les accords de libre circulation, la Suisse allait attirer une population migrante bien formée, qui remplacerait peu à peu les ressortissants extra-européens moins qualifiés. En cas de crise, ces gens rentreraient chez eux. Car la migration économique s’autorégule: les travailleurs viennent lorsqu’il y a du travail et repartent quand il n’y en a plus.
La machine s’est pourtant grippée. Avec la crise, les arrivées en provenance de l’Union européenne (UE) ont bien subi un coup de frein, passant de 112 853 en 2008 à 87 663* en 2009, mais les départs ont été moins nombreux qu’attendu. Seul 37 224 citoyens de l’UE ont quitté la Suisse l’an passé, soit moins qu’en 2008 (37 702) et 2007 (39 954), en période de haute conjoncture. «Le système réagit plus tardivement et moins fortement que je ne l’avais anticipé», reconnaissait en septembre la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf.
Résultat, il y a toujours plus d’Européens en Suisse. Le gros des troupes vient d’Allemagne: 66% des arrivées entre 2002 et 2008. Le nombre d’Allemands a doublé entre 2001 et 2008, passant de 127 088 personnes à 251 527. Ils représentent désormais le deuxième groupe d’étrangers (15%), juste derrière les Italiens (18%). La plupart sont installés dans les cantons frontaliers (voir carte page 16). Zurich remporte la palme avec 68 020 ressortissants d’outre-Rhin, soit l’équivalent d’une ville comme Saint-Gall.
Les tensions ne se sont pas fait attendre. «Wieviele Deutsche verträgt die Schweiz?» (Combien d’Allemands la Suisse peut-elle supporter?), titrait le Blick en 2007 déjà. Depuis l’automne dernier, la crise exacerbe le débat. On accuse les Allemands de voler les emplois des Suisses, en acceptant des salaires plus bas. En novembre, Micheline Calmy-Rey jette de l’huile sur le feu: en cette période difficile, les employeurs doivent engager avant tout «des personnes bien intégrées sur le marché du travail», sous- entendu des Suisses ou des étrangers établis de longue date.
Chômage en temps de crise. A la veille de Noël, la polémique rebondit à Zurich, avec une annonce de l’UDC qui dénonce les réseaux d’influence (filz) allemands dans les universités et les hôpitaux helvétiques. Piqués au vif, 200 membres du corps enseignant de l’Université de Zurich et de l’ETH répliquent aussitôt avec une annonce d’une page dans la Neue Zürcher Zeitung, dénonçant une rhétorique «raciste et xénophobe».
Mais l’incendie n’allait pas s’éteindre aussi facilement. Le débat s’est déplacé sur un nouveau terrain: celui du chômage. Constatant que les travailleurs germaniques ne rentraient pas chez eux en période de crise, certains ont commencé à agiter le spectre du chômeur allemand, «qui profite de notre système d’assurances sociales attractif».
Que disent les chiffres? En décembre dernier, la Suisse comptait 7646 chômeurs de nationalité allemande, sur un total de 172 740 sans-emploi. Un chiffre modéré, mais qui a plus que doublé depuis 2008 (3048 chômeurs allemands en moyenne). Le taux de chômage parmi les ressortissants allemands atteignait 4,5%, contre 3,1% chez les Suisses et 4,4% en moyenne nationale.
C’est à Zurich qu’ils sont les plus nombreux, avec 2204 personnes. A Berne, ils sont 827, à Saint-Gall 684, en Thurgovie 511, à Bâle-Ville 366 et à Schaffhouse 166. On les trouve principalement dans la construction, le commerce et la vente, le tourisme, la restauration et l’hôtellerie, l’industrie des machines et chez les cadres.
Au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), on pense qu’une grande partie de ces chômeurs sont des ingénieurs ou des techniciens qualifiés: «Les Allemands sont nombreux à travailler pour l’industrie d’exportation (machines, pièces automobiles, etc.), très présente dans les cantons frontaliers, comme Saint-Gall, Thurgovie ou Zurich, explique sa porteparole Antje Baertschi. Or, c’est l’un des secteurs à avoir le plus souffert de la crise.»
Chef de l’ORP de Baden (AG), René Wehrle confirme: «Comme ville hébergeant le siège d’ABB et d’Alstom, nous sommes en première ligne. Près de 50% des employés de ces firmes sont des étrangers, dont une bonne partie d’Allemands.» A Zurich, le service de l’emploi a dressé le profil de ces chômeurs: «Ils sont qualifiés et ont en général de bonnes chances de retrouver du travail, détaille sa porte-parole Irene Tschopp. On trouve beaucoup de spécialistes, de cadres ou d’académiciens parmi eux.»
Ossies peu qualifiés. En parallèle, des Allemands travaillant dans la construction, la restauration et l’hôtellerie ou la vente se retrouvent également au chômage. Arrivés récemment en Suisse et occupant des postes peu qualifiés, ils font les frais de leur manque d’ancienneté. Ils sont souvent venus en Suisse pour fuir le chômage dans les Länder de l’Est, contrairement à leurs compatriotes plus qualifiés attirés par les opportunités qu’offrait le marché du travail helvétique.
Cela a son importance, lorsqu’on cherche à comprendre les mécanismes qui poussent les Allemands ayant perdu leur job à rester en Suisse ou à rentrer chez eux. «Je dirais que 20 à 30% des Allemands retournent de toute façon dans leur pays dans les deux ans après leur arrivée, note Matthias Weigl, un Allemand qui a créé le portail Deutsch-Schweiz pour aider ses compatriotes à s’intégrer en Suisse. Ce sont des jeunes venus ici uniquement pour gagner de l’argent, laissant derrière eux tout leur entourage social. En cas de perte de leur emploi, ils rentrent.» D’autant plus lorsqu’ils travaillent dans la restauration ou l’hôtellerie, où ils sont souvent hébergés sur leur lieu de travail.
A l’inverse, les médecins, ingénieurs ou professeurs d’université qui se sont installés en Suisse avec toute leur famille sont moins mobiles. «Ils ont quitté l’Allemagne avec l’intention de construire une vie ailleurs, note Robert Hirsch, qui a créé un magazine en ligne (www.didsch.ch) destiné à ses compatriotes. Quand on se sent à la maison dans son pays d’adoption, qu’on y a créé un réseau d’amis, il n’est pas facile de tout abandonner pour retourner en Allemagne.» Etabli en Suisse depuis 19 ans, il a luimême fait le choix de rester en Suisse lorsqu’il s’est retrouvé au chômage en 2008.
Malgré la crise, les perspectives restent en outre plus prometteuses en Suisse: «Le taux de chômage est bien plus élevé chez nos voisins, relève Edgar Sidamgrotzki, chef du Service thurgovien de l’emploi. Les Allemands restent car ils savent qu’ils ont plus de chances de retrouver du travail ici que chez eux.»
La générosité du système social helvétique ne les laisse pas non plus de marbre, admettent la plupart des observateurs: en Allemagne, un célibataire avec un salaire moyen de 63 500 francs touchera 21 608 francs de l’assurance chômage. En Suisse, il recevra plus du double, soit 44 171 francs, selon un calculateur mis en ligne par l’OCDE. La durée des prestations est également plus longue: 18 mois en Suisse, contre 6 mois en Allemagne.
Les Allemands immigrés uniquement pour toucher le chômage sont toutefois rares. «Théoriquement, un ressortissant de l’UE peut s’inscrire au chômage après un seul jour de travail en Suisse, explique Antje Baertschi, du Seco. Mais, dans les faits, cela n’arrive pas, car les cantons vérifient soigneusement chaque cas, pour s’assurer qu’il n’y a pas eu d’abus, comme une résiliation du contrat de travail sans motif valable ou un emploi contracté dans le seul but d’obtenir un permis de séjour.»
A Zurich, on confirme: «Il nous arrive de contacter l’exemployeur pour vérifier le taux d’activité, le montant du salaire et le motif du licenciement, dit Irene Tschopp à Zurich. Et si le chômeur a effectué une partie de ses cotisations à l’étranger, c’est à lui de nous en apporter la preuve.» Signe de l’efficacité de ce dispositif, seul 1207 citoyens de l’UE ont fait usage de cette possibilité depuis 2002.
Report sur les Balkaniques. En fait, plus qu’à un déferlement d’Allemands dans les ORP, on assiste à un report du chômage sur les autres travailleurs étrangers établis de longue date en Suisse, notamment les ressortissants des Balkans travaillant dans l’hôtellerie, la restauration ou la construction. «Au lieu d’engager un Kosovar, le patron de café prend un Allemand de l’Est, qui parle la même langue que ses clients, est issu de la même culture et dispose souvent d’une bonne formation», détaille Robert Hirsch. Résultat, le taux de chômage chez les citoyens des Balkans atteint 10,2%.
«Le discours politique dominant qui affirme que la libre circulation n’a fait que des gagnants est erroné, analyse Etienne Piguet. La Suisse dans son ensemble en profite mais il y a aussi des perdants, dont il faut tenir compte.» Le conseiller national Otto Ineichen (PLR/LU) a proposé, dans une motion, la création d’une formation de soignant simplifiée destinée à ces nouveaux chômeurs des Balkans.
Du côté du département de Doris Leuthard, on cherche plutôt à décourager les citoyens de l’UE de s’inscrire au chômage. L’une des pistes évoquées: leur fournir des prestations moins étendues qu’aux Suisses. Avec le risque de contrevenir au principe de non-discrimination figurant dans les accords de libre circulation. La ministre de l’Economie aimerait en outre utiliser la clause de sauvegarde qui permet de réintroduire des contingents au 1er juin 2010. Mais il est peu probable que les conditions soient réunies cette année pour le faire (10% d’arrivées en plus par rapport à la moyenne des trois années précédentes).
Marge de manœuvre. Les libéraux-radicaux se sont également emparés du sujet. Ils proposent de mieux utiliser la marge de manœuvre prévue par les accords. «Les autorités ont la possibilité de ne prolonger que de 12 mois l’autorisation de séjour d’un migrant qui s’est retrouvé au chômage au cours de ses cinq premières années en Suisse, note le conseiller national Philipp Müller (PLR/AG). De même, le permis de séjour ne doit être donné qu’à l’issue de la période d’essai de 3 mois, pour éviter que celui qui n’a pas été retenu reste malgré tout en Suisse pendant 5 ans, au chômage puis à l’aide sociale.»
Les Démocrates suisses lanceront, eux, en avril une initiative populaire pour exiger que la Suisse dénonce les accords de libre circulation. Soucieuse de ne pas perdre l’offensive, l’UDC a, elle aussi, évoqué en novembre une telle initiative, par la voix de Christoph Blocher. Aujourd’hui, le parti ne parle plus que d’une «renégociation» des accords et privilégie «la voie parlementaire». «Nous avons déposé un paquet de motions et d’interpellations en ce sens lors de la session d’hiver, indique son secrétaire général Martin Baltisser. Nous avons également demandé une session extraordinaire sur la libre circulation et la migration d’ici au printemps.»
Une agitation qui risque pourtant de n’avoir que des effets marginaux sur les flux de travailleurs en provenance de l’UE. «On a fait appel à des forces de travail et ce sont des hommes qui sont venus», commentait il y a quelques semaines l’ambassadeur de l’UE en Suisse Michael Reiterer. Il citait Max Frisch, qui parlait alors des saisonniers italiens.
* Source ODM. Chiffres extrapolés sur un an à partir de 8 mois par L’Hebdo
CAMPAGNE ANTI-ALLEMANDE
«AU LIEU D’ENGAGER UN KOSOVAR, LE PATRON DE CAFÉ PREND UN ALL EMAND DE L’EST.» Robert Hirsch, fondateur du magazine didsch.ch, pour les Allemands de Suisse
ZURICH COMPTE 68 020 ALLEMANDS, SOIT L’ÉQUIVALENT DE LA VILLE DE SAINT-GALL.SEBASTIAN DRESSLER
«Je n’ai pas songé une seule seconde à rentrer en Allemagne»
Sebastian Dressler se souvient très bien du jour où il a décidé de quitter son île natale de Sylt, tout au nord de l’Allemagne, non loin de la frontière danoise, pour rejoindre la Suisse. «Un de mes amis avait déménagé à Saint-Gall. Il m’a dit que c’était une très belle ville, alors je suis allé lui rendre visite en 2006. Deux semaines plus tard, je faisais mes valises», raconte le jeune homme de 25 ans.
Au début, il enchaîne les emplois dans la restauration, avec des contrats à durée déterminée, à Saint-Gall, puis à Zurich. En novembre 2008, on lui propose un travail fixe à Baden, dans un bar. Il déménage à nouveau. «Mais le contrat qu’on m’a finalement fait était lui aussi à durée déterminée.» En mai 2009, il pense avoir trouvé la perle rare: un emploi stable, de jour, dans un restaurant. Malheureusement, il ne s’entend pas avec son chef. «Il m’a licencié juste avant la fin de ma période d’essai.» Sebastian Dressler s’inscrit au chômage. «J’ai alors longuement réfléchi à ce que je voulais faire de ma vie: allais-je rester dans la restauration? Ou changer de voie? J’ai finalement choisi de sortir de ce monde, où on vous promet souvent beaucoup de choses sans qu’on en voie ensuite la couleur.»
Avec l’aide du chômage, il s’inscrit à l’académie BSA de Winterthour, spécialisée dans le fitness, la prévention et la santé. «J’aimerais poursuivre avec une formation d’ostéopathe.» Il n’a pas envisagé une seule seconde de rentrer en Allemagne: «Ma copine et mes amis se trouvent ici désormais. Je me sens bien intégré. Et les conditions sont bien pires en Allemagne. Quand je vois comment mon père doit se battre pour chaque centime...»
«MA COPINE, MES AMIS SE TROUVENT ICI. JE ME SENS BIEN INTÉGRÉ.»FRANK BAUER
«Je ne voulais pas être une charge pour la Suisse»
«C’était mon job de rêve.» Frank Bauer, 32 ans, le dit avec une pointe de regret. A son arrivée à la Haute Ecole pédagogique de Zoug, en février 2007, ce chercheur à l’Université de Göttingen, au centre de l’Allemagne, est persuadé que les conditions de travail seront meilleures que chez lui: «En Allemagne, il n’y a pas d’argent pour la recherche et les postes sont à durée déterminée.» Première déconvenue, son supérieur est allemand. «J’étais justement venu en Suisse pour échapper aux lourdeurs de la hiérarchie dans le corps professoral allemand.» Autre hic, il est engagé à 50% mais sa charge de travail atteint 100%. Après un an de ce régime, la situation n’est «plus tenable». Son chef se sépare de lui et il s’inscrit au chômage. «J’ai vécu une période difficile: j’étais mal à l’aise que la Suisse doive subvenir à mes besoins. Je ne voulais pas être une charge.» Mais il ne veut pas non plus rentrer: «La mentalité allemande ne me convenait plus et je me sentais bien en Suisse. Ici, on reconnaît la valeur de votre travail.» Débute un marathon de postulations. «J’ai écrit plus de 100 lettres, mais je n’ai été convoqué que pour 5 ou 6 entretiens.» Il soupçonne son origine allemande de lui avoir causé du tort. «Quand je demandais pourquoi on ne m’avait pas pris, on me répondait que cela n’avait rien à voir avec mes qualifications ou ma personnalité, sans m’en dire plus.» Il suit alors un séminaire de l’ORP sur la création d’entreprise et fonde en janvier 2009 une firme qui fournit des analyses de données et des statistiques. «Les débuts sont encourageants, même si je dois encore étoffer un peu ma clientèle.» Il espère, à terme, pouvoir à son tour créer quelques emplois en Suisse.
«ICI, ON VALORISE VOTRE TRAVAIL. CE N’EST PAS COMME EN ALLEMAGNE.»MIGRATIONS
Ce qui a changé
La notion que la migration s’autorégule est une vieille idée, liée au passé. «Elle s’est vérifiée lors des deux précédentes crises économiques qu’a connues la Suisse, dans les années 70 et 90, explique Etienne Piguet, professeur à l’Université de Neuchâtel et spécialiste des migrations. Lors de la première, 100 000 personnes – surtout des Italiens – sont partis. La seconde a encore engendré plus de 10 000 départs.» Dès l’aprèsguerre, la Suisse a en effet mis en place un système de rotation efficace. «On délivrait des autorisations de séjour courtes et fragiles (permis B annuels ou de saisonnier), qu’il suffisait de révoquer ou de ne pas renouveler en période de crise. Il y avait également dans les années 70 une volonté politique claire de licencier d’abord les étrangers, attestée par des directives du gouvernement.» Impensable, aujourd’hui.
Les motifs d’immigration en Suisse ont aussi évolué: «Le lien avec le marché du travail s’est distendu. Des familles viennent avec un projet d’installation durable, plus uniquement lié à un poste de travail. Si la conjoncture ralentit, elles attendent que les choses s’améliorent.»
Enfin, la différence avec le pays d’origine s’est amoindrie. «Dans les années 70, la Suisse a été plus fortement touchée par la crise que ses voisins, ce qui constituait une forte incitation au retour. Aujourd’hui, la France et l’Allemagne sont affectées au même titre que nous.» QUI A DROIT AU CHÔMAGE?
Tout ressortissant de l’UE établi en Suisse peut toucher des prestations de l’assurance chômage, s’il a cotisé pendant douze mois au minimum. Si ce n’est pas le cas, il peut compter les mois de travail effectués dans son pays d’origine (principe de «totalisation»). Il aura alors droit aux mêmes prestations qu’un Suisse, à savoir 400 jours d’indemnités correspondant à 70-80% de son dernier salaire. Ces règles valent pour les citoyens de l’UE-15 détenant une autorisation de longue ou courte durée (B et L), ainsi que pour ceux des nouveaux pays membres possédant un permis B. Une fois les indemnités de chômage épuisées, les Européens ont droit à l’aide sociale, sans limite temporelle. La dernière statistique datant de 2007 indique que 27% de ses bénéficiaires venaient de l’UE, pour l’essentiel des immigrés établis de longue date.
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