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Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 15.08.2012 à 11:47 |
Le cinéma d’Afrique subsaharienne va mal. Il est mourant. Depuis une bonne dizaine d’années, on entend ce refrain un peu partout, repris parfois par des professionnels qui ne se sont pas demandé s’il était encore d’actualité. Afin de vérifier sa pertinence, L’Hebdo est parti à la rencontre de deux cinéastes de deux générations, le Burkinabé Gaston Kaboré, 61 ans, et le Congolais Djo Munga, 40 ans cette année. Tous deux sont venus à Locarno participer aux rencontres Open Doors, qui ont pour but, en partenariat avec la DDC (Direction du développement et de la coopération), d’apporter un soutien aux cinématographies fragiles des pays du Sud et de l’Est. Contrairement à de nombreux réalisateurs africains, ils travaillent dans leurs pays respectifs, Kaboré à Ouagadougou et Munga à Kinshasa, où ils mènent des réflexions quant à l’avenir du cinéma. Ils sont ainsi des observateurs privilégiés de l’évolution de l’industrie cinématographique africaine. Se professionnaliser. Historiquement, si les films réalisés en Afrique subsaharienne ont souvent réussi à partir à la conquête des festivals de cinéma du monde entier, c’est grâce au soutien de coproducteurs européens. Or ce soutien, indispensable, n’a pas été que bénéfique. Il a en effet poussé de nombreux cinéastes à réaliser des produits à même de plaire aux spectateurs occidentaux. «Celui qui met l’argent veut investir dans quelque chose qu’il a envie de voir», résume Djo Munga. Mais dans les années 90, la crise a poussé de nombreux investisseurs étrangers à se retirer du territoire africain. Avec comme conséquence une baisse importante du nombre de films produits. Aujourd’hui, le défi que doit relever le cinéma du continent noir est ainsi double: il s’agit non seulement de trouver des modèles économiques permettant de financer des films, mais aussi de reconquérir un imaginaire qui n’est plus celui des colons. L’an dernier, Djo Munga a réalisé Viva Riva!, qui en plus de proposer un regard très personnel sur Kinshasa à travers l’histoire d’un exilé revenant chez lui fortuné, est le premier long métrage à avoir été tourné en République démocratique du Congo depuis vingt-cinq ans. Le film, qui sera prochainement montré à Lausanne dans le cadre du Festival cinémas d’Afrique, a été rendu possible par la persévérance de son réalisateur, qui a emmené dans cette aventure de nombreux jeunes qui ont pu se former aux métiers du cinéma. Afin de pérenniser son travail, le Congolais a créé une école de cinéma. Car s’il entend relever la tête, le septième art africain doit se professionnaliser, insiste-t-il. «Le numérique est par exemple un miroir aux alouettes. Car pour l’utiliser convenablement et arriver à un niveau industriel pouvant nous ouvrir les marchés nationaux et internationaux, il faut avoir de la compétence humaine. Ce n’est pas parce qu’on descend dans la rue avec une caméra qu’on est cinéaste.» Dans cette optique, Gaston Kaboré a ouvert il y a dix ans Imagine, un centre de formation continue qui complète la formation de base que propose à Ouagadougou l’Institut supérieur de l’image et du son. Le Burkinabé vient même d’apprendre l’ouverture d’une école privée spécialisée dans l’écriture de scénarios,preuve qu’il existe bien un trend positif. Reste la question du financement. Car si les fonds étrangers sont plus difficiles à trouver que jadis, il en va évidemment de même pour l’argent indigène. Construire sans l’Etat. Djo Munga est en train de mener une réflexion sur le rôle de l’Etat. «On a beaucoup été influencé, du fait des colonies, par les modèles européens. Mais, en réalité, je me demande s’ils nous correspondent. On tourne les yeux vers les autorités gouvernementales en espérant qu’elles prennent leurs responsabilités. Comme il n’en est rien, il faut alors peut-être construire sans l’Etat, comme l’ont notamment fait les Etats-Unis. Il y a beaucoup de pays qui ont un cinéma très dynamique sans l’aide publique. Pour Viva Riva!, on n’a pas eu ce soutien. En s’organisant, on a créé un groupe capable de réaliser un film. Et si on n’a pas de salles de cinéma, on a par contre un public potentiel qui est là, et qui en diaspora a un certain pouvoir économique. Je ne suis pas un fan du modèle nigérian de Nollywood, mais j’admire leur capacité à reconquérir leur public. Il faut recréer des liens.»
«CE N’EST PAS PARCE QU’ON DESCEND DANS LA RUE AVEC UNE CAMÉRA QU’ON EST CINÉASTE.»
Des liens qui, au Burkina Faso, sont en train de se renforcer. Car si dans les années 90 seuls deux-trois films étaient tournés annuellement dans le pays, il en sort aujourd’hui un tous les deux mois, se réjouit Gaston Kaboré, qui avec des partenaires suisses a mis en place une structure d’aide liée au succès: en fonction du nombre d’entrées réalisé en salle, le producteur d’un film reçoit une somme d’argent qu’il peut alors réinjecter dans un nouveau projet. «Cinq titres ont récemment pris part à ce programme, et ils ont tous fait un minimum de 70 000 entrées, ce qui est encourageant.» Si le Burkinabé estime lui aussi qu’il ne faut pas compter sur l’Etat, il juge par contre que le gouvernement devrait proposer des allègements fiscaux destinés, par exemple, à favoriser la construction de nouvelles salles, comme il l’a pratiqué pour les hôtels. Une chose est sûre: le cinéma d’Afrique noire est en train de relever la tête. Et il peut compter sur un vaste public potentiel friand de voir ce que ses compatriotes ont à lui raconter. Et le fait qu’au Congo-Kinshasa il n’y ait plus de salles n’est pas un problème, tant les projections numériques et le home cinéma peuvent offrir de bonnes alternatives. Cependant, l’important est, pour l’heure, de former de jeunes talents qui, même s’ils choisiront plus tard l’exil, vont contribuer au renouveau d’industries qui ont soif de cinéma. Et la reconnaissance venant, de nouveaux investisseurs pourraient alors se profiler, comme cet entrepreneur congolais qui, après avoir vu Viva Riva!, a signé un chèque à Djo Munga afin de lui permettre de démarrer l’écriture d’un documentaire. Festival cinémas d’Afrique. Lausanne, Cinémathèque suisse. Du 23 au 26 août. www.cinemasdafrique.ch |









