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Mis en ligne le 10.02.2000 à 00:00 |
L'Hebdo; 2000-02-10 A la Saint-Valentin ton mari trompera14 février Au Moyen Age, le jour des amoureux célébrait l'infidélité, quand les femmes retrouvaient leur liberté auprès d'un Valentin. Qu'il est joli le temps des amours enfantines, les jours ensoleillés où faire le chemin de l'école en se tenant par la main suffit à votre coeur de sept ans, les jours délicieux où noircir une page de son seul prénom est synonyme des émois les plus troublants. Qu'il est joli le temps de la Saint-Valentin, cette sortie du bureau où l'amoureux de deux décennies bondit chez le fleuriste. C'est le jour, croyez-vous, où un ours en peluche vaut toutes les lunes que vous n'avez jamais pu décrocher pour l'amour-de-votre-vie. Croyiez-vous. Car la Saint-Valentin n'a pas toujours été le jour de l'amour en culottes courtes et des émois pudiques de vos quinze ans, encore moins la sanctification des intentions désincarnées: il fut un temps où le jour de l'amour pur était celui de l'amour sale, de l'infidélité et de la tromperie, bref, de la victoire des bas instincts sur l'amour conjugal. Nous sommes en 1626 et Jean-Pierre Camus, évêque de Belley en Savoie, lance un véritable appel au secours: «Que dira-t-on de cette dangereuse association en laquelle un mari, sans querelle, ne peut refuser la conversation avec sa femme au Valentin qui l'aura tirée au sort? Et quelle place si forte qui ne soit tentée de se rendre à la merci de l'assiégeant...» Deux siècles auparavant, en 1397, un capitaine des armées anglaises, poète par ailleurs, Othon de Grandson, meurt au cours d'une bataille en portant des rubans aux couleurs de sa Valentine - on n'a jamais su qui était la Valentine en question. En deux siècles, la Saint-Valentin aura donc servi, et bien servi: beaucoup plus qu'une occasion de renouveler les serments d'amour-toujours, la Saint-Valentin a été durant au moins deux siècles le jour où rompre ses voeux. En Angleterre puis en France surtout, les célibataires sont tirés au sort et attribués à de jeunes femmes auxquelles ils doivent obéir en toutes choses, des menus cadeaux aux invitations à la danse, et ce jusqu'à la Saint-Valentin prochaine. Chaucer l'évoque en 1381 dans son «Parliament of Birds». Son contemporain Gower ajoute que c'est ce jour-là, «pour imiter les oiseaux», que chaque galant ou Valentin choisit une élue de son coeur pour un an. Un-e élu-e célibataire - ou non... Les sociétés de jeunesse et donc les jeunes filles encore en fleur étaient certes en priorité concernées par la coutume du valentinage, mais les femmes mariées n'étaient étonnamment pas en reste. L'historien de «L'érotique des troubadours» René Nelli raconte que les épouses se devaient de participer à la fête aux côtés des jeunes filles, comme pour la fête de Mai. «Affranchies de la tutelle maritale, elles festoyaient, dansaient, bavardaient, s'amusaient à leur guise, ne promettant parfois qu'un chaste baiser, mais souvent aussi disposant librement de leur corps et de leur personne pour se venger des mauvais traitements subis à l'intérieur de leur ménage, pour faire enrager leurs parents ou ridiculiser leur vieux mari jaloux.» Les mal-mariées et les mal-baisées, les coquettes et les frustrées tenaient ainsi leur revanche et «leurs désirs», précise Sabine Melchior-Bonnet dans le numéro de février de la revue «Historia», ne «connaissaient plus de frein»: les galants, en plus de donner aubades et sérénades, pouvaient accompagner leur Valentine au su et au vu de tous «aux bois, aux prés et même dans leur chambre», sans que le mari puisse s'y opposer! Le jeu de la femme oscillait donc entre quelques danses provocantes avec le cavalier d'un jour et un rôle «beaucoup moins policé», «dont les conséquences pouvaient être une grossesse». D'où la complainte de l'évêque de Belley en Savoie à propos de la «place» jamais «assez forte pour résister à l'assiégeant», l'Eglise s'étant forcément très tôt opposée à ces jeux dangereux qui contournaient le sacro-saint devoir de fidélité. La Réforme catholique du XVIIe siècle, qui s'efforce de sanctifier le mariage en condamnant le concubinage et les liaisons illégitimes, ne peut tolérer ces incitation à commettre l'adultère sous l'oeil tolérant, voire indifférent du mari. De fait, le valentinage va perdre assez vite sa symbolique équivoque pour devenir, au cours du XVIIIe et surtout au XIXe siècle, un jeu policé et tout à fait innocent de galanterie au pire prénuptiale, où la jeune fille profite de l'occasion pour choisir son prétendant. D'où l'étonnement jaloux des voyageurs français en Italie qui remarquaient au XVIIIe siècle encore les «amants d'obligation» des dames turinoises, les «sigisbées», ou courtisans attitrés des femmes de Gênes. Notre XXe siècle a oublié autant les origines ambiguës de la fête que l'exutoire salutaire qu'elle pouvait représenter, au même titre que le carnaval régule les conflits d'autorité en leur permettant de s'exprimer. «Par le rire, le jeu et le désordre, explique Sabine Melchior-Bonnet, loin de mettre en péril l'ordre de la société», et partant du couple, ces licences ritualisées canalisaient les instincts inappropriés dans le cadre du mariage. Aujourd'hui? «La volonté affichée de vivre dans la fidélité et sous le signe de la sincérité démontre que le couple contemporain exige une plus grande qualité relationnelle», écrit Sabine Melchior-Bonnet. Aujourd'hui? Le mot «couple» a remplacé le mot «ménage» pour désigner l'union conjugale. La fidélité semble désormais une notion psychique nécessaire à chacun pour stabiliser une relation amoureuse. Partant, l'infidélité est de plus en plus critiquée. Et pourtant, la moitié des mariages finissent en divorce. Qu'est-ce à dire, sinon que les valentinages pour le moins ambigus d'antan n'avaient pas tout faux? En 1996, l'écrivain Philippe Sollers et sa compagne la psychanalyste Julia Kristeva, couple phare des lettres parisiennes, racontaient dans une interview au «Nouvel Observateur» leur pacte amoureux fondé sur une fidélité d'esprit mais pas de corps, la «véritable infidélité» étant donc selon eux de trahir la conception du couple «telle qu'ils l'ont forgée». Kristeva admet cependant qu'elle a «souffert, plus jeune, d'infidélité sexuelle» et Sollers prône le secret dans le cas de liaisons éphémères: un partout. Pas un couple, forcément, qui ne dure sans vertus compensatoires. Les vacances n'ont-elles pas pour fonction de rendre le boulot-dodo quotidien supportable? Le contrat hédoniste prôné par le philosophe Michel Onfray (lire ci-dessous) n'est dans cette logique qu'une tentative de plus d'inscrire l'extra dans la norme. A la Saint-Valentin, offrez donc coeurs en chocolat et bouquets de fleurs (rouges, les roses) à votre extra, à celui qui ne saurait en aucun cas remplacer l'élu-e de votre coeur mais vous le faire, ô combien, supporter. Isabelle Falconnier «Histoire de l'adultère». De Sabine Melchior-Bonnet et Aude de Tocqueville. Ed. La Martinière, 218 p. Qui était Valentin? Rome, vers 200 après Jésus-Christ. L'empereur Claude II est engagé dans des campagnes militaires particulièrement sanglantes, et les recrues se font rares. Claude enrage et décide d'annuler tous les mariages, sous le prétexte que les hommes mariés faisaient de piètres soldats. Malgré l'interdiction, un prêtre continue à marier en secret les couples d'amoureux. Ce parti pris au nom de l'amour lui vaut d'être décapité, le 14 février 270. Plusieurs siècles plus tard, l'Eglise, en lutte contre les fêtes païennes, reprend à son compte les réjouissances des lupercales, qui, sous le signe de Junon, célébraient à mi-février le retour du printemps et de la fertilité en organisant une grand loterie amoureuse. Le martyr Valentin est alors canonisé, et la Saint-Valentin rempla-ce les lupercales dans le coeur des amoureux. Pour un contrat hédoniste Dans sa «Théorie du corps amoureux», le philosophe Michel Onfray propose de se redécouvrir, libertin, mais pas infidèle. Le libertinage serait la solution à la crise que traversent nombre de couples aujourd'hui, que vous qualifiez de «bovarysme généralisé» ou de «misères sexuelles»? Oui, mais une forme contemporaine de libertinage. Non pas un libertinage féodal qui a - à juste titre - mauvaise presse, parce qu'il est celui des prédateurs. Je propose un libertinage libertaire en disant qu'il peut passer par un discours de vérité, de sincérité. On propose à l'autre, qui dispose. Il n'y a ni proie, ni victime. On n'est plus dans une logique de guerre mais de paix entre les sexes. Le libertinage ne s'exerce-t-il pas forcément au détriment d'un des conjoints? Non, il s'appuie sur un contrat échangé par deux acteurs lucides, informés et décidés à faire coïncider leurs actes et leurs déclarations. Je n'imagine ce contrat hédoniste qu'entre gens de loyauté et de capacités éthiques semblables. Chacun dispose librement des moyens de vouloir l'absorption communautaire ou la jubilation individualiste. Mais quand on a manifesté une volonté délibérée, le contrat oblige. Le libertin ne contracte jamais au-dessus de ses forces. Dans cette logique, l'infidélité n'existe pas, elle n'est que rupture ou absence de contrat? Une personne infidèle est une personne qui a promis la fidélité et qui n'a pas tenu fidélité. Quand on s'est engagé, on tient ce à quoi on s'est engagé. En revanche j'invite à ce qu'on ne s'engage pas. Jurer fidélité pour la vie entière, c'est extravagant. Maintenant, je ne trouve pas extravagant qu'on ait été fidèle toute une vie. Comment faire lorsque les désirs des conjoints évoluent? C'est la partie la plus délicate. On peut vouloir renégocier le contrat. Il faut reformuler son désir, recommencer dans le langage, l'échange. C'est une renégociation constante. Mais si l'un des deux n'en veut plus, le contrat n'existe plus. J'ai toujours trouvé ridicule les gens qui voulaient qu'une histoire dure quand l'autre n'en voulait plus. Il faut être adulte, cesser d'aimer comme des enfants. Votre libertin est donc paradoxalement complètement civilisé? Oui, il n'a rien à voir avec le libertin sadien ou celui de Laclos. C'est une ascèse, un effort sur soi-même, le contraire d'un abandon à ses instincts, plutôt un dandysme des corps qui suppose qu'on soit tendu vers l'écoute de l'autre, de soi, qu'on soit en permanence dans la culture. Ce n'est pas la négation de la nature mais son artificialisation complète. A chacun d'inventer, de formuler la politesse éthique de la relation sexuée qu'il désire. Je mise beaucoup sur l'intelligence des gens. La famille se retrouve du coup projetée du côté de la nature et des instincts... Oui, les gens qui se marient et font des enfants obéissent à des pulsions naturelles codifiées socialement. Le libertin soumet ses passions, installe à la bonne distance. Mais ce n'est pas un jugement, beaucoup de gens s'épanouissent dans le collectif, le grégaire. La parenté efface donc la souveraineté individuelle? Complètement. Quand les enfants sont là on n'a plus le droit de mettre la liberté au sommet. Que dire à la génération actuelle qui veut tout, amours, travail, enfants? C'est mission impossible sans l'hypocrisie, le mensonge et la fourberie. C'est extraordinaire, l'adultère, mais je préfère une liberté franche et ouverte plutôt que des logiques d'adultère. Et je ne veux pas être la courroie de transmission de ce genre d'informations. Propos recueillis par I.F. «Théorie du corps amoureux. Pour une érotique solaire». De Michel Onfray. Grasset, 306 p. |









