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A l'ombre de la montagne
Réalisateur : Danielle Jaeggi

Les maléfices de la montagne magique

A Davos, pendant la guerre, les sanatoriums grouillaient de nazis. Partie dans une quête personnelle, Danielle Jaeggi ramène un pan d’histoire suisse peu reluisante.

Quand elle était toute petite, Danielle Jaeggi voyait son papa partir pour de longs séjours à la montagne. Soixante ans plus tard, la cinéaste (La fille de Prague avec un sac très lourd) a voulu retrouver les traces de son père. A travers riantes pâtures et panoramas grandioses, elle a pris de pittoresques petits trains jusqu’à Davos, cette station qui exerce une étrange attraction sur les écrivains, les valétudinaires et, maintenant, les décideurs économiques. De ce voyage dans les Grisons et le passé, elle ramène avec A l’ombre de la montagne trois films brillamment enchâssés l’un dans l’autre.
Le premier, de l’ordre de l’intime, exorcise la blessure d’une enfance marquée par la distance et les absences que la maladie instaurait entre Danielle et son père. A travers lettres et photographies se dessinent les souffrances du tuberculeux loin de sa femme et la monotonie des jours qui passent. Il s’ennuie, s’inquiète de la situation internationale, relit La montagne magique, de Thomas Mann, s’épouvante des «morts évacués de nuit par les souterrains et les pistes de luge» dont parle l’écrivain…

Rouge et blanc. Rattachant l’histoire familiale à la grande Histoire, le second film est une évocation tragicomique des thérapies employées autrefois dans les sanatoriums. La Faculté a pensé que l’air pur des cimes était un contrepoison indiqué contre la «mauvaise haleine des faubourgs», contre les «relents fétides de l’humanité» responsables de la tuberculose – il faut se souvenir que, en 1900, quelque 15% de la population suisse en mourait.
Dans les sanatoriums, les patients sont soumis à un régime alimentaire drastique. Du lait, dont la blancheur s’oppose à la noirceur du bacille, du vin rouge pour compenser la pâleur des phtisiques: voilà les couleurs du drapeau suisse! Beaucoup de viande pour reprendre des forces. Des marches roboratives alternant avec de longues siestes au bon air. La réalisatrice passe derrière «l’image idyllique du bonheur des Alpes», derrière la façade ensoleillée des sanatoriums, ces bâtiments vastes comme des paquebots. A l’arrière, on trouve des salles de chirurgie où l’on pratique pneumothorax et autres douloureuses interventions.

Heil Davos! «La Suisse est un pays de cocagne. On y chante dans les montagnes Lalaï laïtou», s’enthousiasme une allègre chanson touristique. Mais, dans l’ubac de la montagne magique, les nazis grouillent comme des cloportes sous une pierre.
«J’imaginais les séjours de mon père au sanatorium comme un temps protégé, à l’écart de la mort», dit Danielle Jaeggi. Hélas! les miasmes de la peste brune n’épargnent pas Davos où se presse une nombreuse clientèle allemande. Le parti nazi s’y implante. On y fête l’anniversaire du Führer. On y fait le salut nazi. Wilhelm Gustloff, chef du parti nazi en Suisse, y est assassiné. Le sanatorium Schatzalp se révèle être un modèle réduit d’une Suisse exposée aux pressions extérieures.
Dans ses lettres, le père se fait du souci pour sa femme, juive hongroise résidant à Lausanne. A travers témoignages d’historiens (Vincent Barras, Urs Gredig, Uriel Gast, Marc Perrenoud) et documents d’archives, Danielle Jaeggi retrace cet épisode peu glorieux de l’Histoire suisse que les manuels ont longtemps occulté.

Pilotes américains. Pendant la guerre, la Confédération entretient de bonnes relations de voisinage avec l’Allemagne. La ligne du Gothard qui relie Rome et Berlin est d’une importance primordiale. On estime que 60% de l’industrie helvétique de l’armement, 50% de celle de l’optique et 40% de l’industrie des machines travaillent pour le IIIe Reich. L’Allemagne fournit à la Suisse charbon, fer, huiles, semences. Et aussi des clients pour les sanatoriums, selon un complexe système de bons de sortie permettant de passer les frontières fermées et d’alimenter l’industrie du tourisme curatif.
Tandis que la guerre arrive à son terme, la station de cure grisonne voit cohabiter nazis et aviateurs américains ayant dû poser en catastrophe leur appareil sur territoire helvétique. Choqués par la présence des nazis à Davos, deux pilotes new-yorkais, s’introduisent un jour dans le consulat allemand, afin d’y voler le drapeau.
La guerre terminée, quand il n’y a «plus besoin de courage pour être courageux», on épure. Profitant des liens culturels, linguistiques et économiques, les dignitaires nazis font jouer leurs réseaux de complicités pour ne pas être inquiétés. Les réfugiés qui, selon la division fédérale de la police, menaçaient d’«enjuiver» la Suisse sont priés d’aller voir plus loin. A l’ombre de la montagne fait un détour par Bex où les enfants juifs attendent de partir en Palestine comme s’ils ne pouvaient être que «de passage».

De l’air! Danielle Jaeggi avait reçu de son père une fiole scellée à la cire rouge contenant un peu d’air de Davos. Elle la brise symboliquement. Comme un adieu à l’enfance. Comme un renoncement aux illusions. Car l’air pur de nos Alpes de neige ne guérit pas plus de la tuberculose qu’il ne préserve de la bête immonde. La réalisatrice montre les champignons répugnants cultivés dans leurs récipients. Ô dérision, c’est de cette masse gluante de moisissures qu’est sortie la pénicilline qui a finalement guéri son père – et ruiné l’industrie des sanatoriums.
Antoine Duplan


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