Cousine chérie,
Je suis toujours sans nouvelles de toi. Où es-tu? Comment vas-tu? Es-tu indemne, blessée? Erres-tu dans les rues, as-tu trouvé de quoi boire et manger, un abri?
Que puis-je faire pour t’aider?
Le temps passe et je ne trouve pas les mots pour te dire mon angoisse et mon sentiment d’impuissance face à cette horreur incommensurable qui s’est abattue sur Haïti. Et sur nos familles. Es-tu seulement encore en vie?
Oui, je le sais, j’en suis sûr, je connais ta vivacité et ton intelligence, j’ai confiance dans ta chance. Tu auras su t’enfuir, te protéger. Hein, cousine?...
Commotionné, je suis les cohortes d’images macabres à la télé. J’ai vu les amoncellements de cadavres, les conditions atroces dans lesquelles attendent les gens blessés, la terreur putride, le chaos, les ruines, Port-au-Prince «désastrée»...
Et toi? Non, je me refuse à t’imaginer ensevelie sous les décombres, ça ne se peut pas, pas toi. Meurtrie de chagrin, sûrement, fracassée de tristesse, sans aucun doute, blessée peut-être, mais vivante, oui, il le faut. Prends mon énergie et mon courage, cousine, mon amour et mon espoir, prendsles, c’est tout ce que je peux te faire parvenir aujourd’hui. Toi qui crois aux forces invisibles, au pouvoir spirituel des hommes, sens-tu le formidable égrégore émanant du monde entier? Nous sommes des millions, des multitudes à vous soutenir, à vous aimer.
J’aimerais tant être à tes côtés, participer activement à l’urgence des secours, mais une semaine après le tremblement de terre, les liaisons aériennes sont toujours impossibles, l’aéroport saturé est réservé à l’aide humanitaire. Pour le moment, la peur au ventre, je suis bien obligé d’attendre, mais dès que possible je trouverai un moyen de venir. Tiens bon, je t’en supplie, tiens bon...
Tu dois être en colère. Si tu pouvais voir l’immense élan de solidarité internationale que le drame haïtien soulève, partout des gens se rassemblent, récoltent des fonds, de la nourriture, du matériel médical. Les organisations internationales, les gouvernements, les ONG, les particuliers, le monde entier se mobilise pour sauver ce qu’il reste d’Haïti. Obama, Sarkozy, Lula tiennent des discours enflammés et promettent que cette fois le pays sera vraiment reconstruit.
Oh! bien sûr cousine, je te connais et me rappelle la véhémence de nos discussions enflammées, et j’imagine qu’audelà de la gratitude, tu dois aussi être en colère d’entendre leurs propos. Quand Sarkozy clame qu’il faut lever la malédiction qui pèse sur Haïti, je sais qu’il doit te fâcher. Tu connais trop bien l’histoire de ton pays, pour accepter l’idée d’une fatalité funeste qui pèse sur lui.
Oh! cousine, je crois te sentir frémir de contrariété, je connais tes convictions et je suis presque heureux de ta colère, car maîtrisée, elle peut être un moteur salutaire de survie. Et de reconstruction.
Quelle malédiction? Si nous parlions plutôt de causes, de conséquences et de responsabilités. Le présent d’Haïti n’est que la résultante de son Histoire chargée d’atrocités et de violences. Et le fait des malversations des hommes.
Aucune malédiction. Quand en l’an 1492, Christophe Colomb découvre Quisqueya, il annexe l’île et la nomme Hispaniola. Il écrit à la reine Isabelle de Castille qu’il a découvert le jardin d’Eden, le pays le plus beau, le plus riche et le plus hospitalier. L’île est alors peuplée d’environ huit millions de Taïnos (chiffres de l’Université de Berkeley), Amérindiens pacifiques et sédentaires, vivant de l’agriculture en osmose avec les forêts de l’île depuis des siècles. Malheureusement pour eux, ils possèdent de l’or. La population indigène est massacrée et mise aux travaux forcés par les conquistadors. Cinquante ans plus tard, il ne reste qu’une quarantaine de survivants Taïnos. Ce génocide, la fragilité des Indiens, vont décider les nations conquérantes à commencer la traite négrière, des millions d’Africains sont arrachés à leurs terres, déportés et réduits en esclavage. Nombre d’entre eux passent par Hispaniola, des centaines de milliers y échouent. Provenant de pays différents, les esclaves ne parlent pas la même langue et leur diversité va donner naissance au formidable syncrétisme de la culture haïtienne. En moins d’un siècle, les mines sont épuisées, les forêts de l’île servent à construire les flottes de la Conquête et cèdent la place aux cultures intensives. Canne à sucre, café, cacao, épices, bois précieux, la sueur des esclaves fait la fortune des colons. En 1788, leur exploitation forcenée et le pillage des richesses naturelles du pays valent au commerce extérieur de l’île, devenue Saint-Domingue, de représenter la part la plus importante des ressources de la Couronne de France. Saint-Domingue rapporte plus que les Amériques réunies.
Te souviens-tu de la révolte? Puis, en même temps que la Révolution française, éclate la révolte haïtienne, le soulèvement des âmes, le massacre des maîtres. Toussaint-Louverture, l’affranchi, fédère les esclaves, il croit dans la Parole de France, qui déclare l’abolition de l’esclavage, et dans la Déclaration des droits de l’homme. Rallié à la cause française, il défait les armées d’Espagne et d’Angleterre, se proclame Consul et sera trahi alors qu’il vient signer un traité de paix. Déporté par Bonaparte, il mourra dans les geôles glaciales du fort de Joux. Moins d’un an plus tard, Dessalines décime les armées napoléoniennes et proclame l’indépendance.
En 1804, Haïti est la première colonie noire indépendante au monde, un symbole de liberté, mais aussi un pays ravagé par la guerre. Contraints par la communauté internationale à acheter au prix fort leur liberté et la reconnaissance de leur nation, les Haïtiens paieront à la France 150 millions de francs or (équivalent à plusieurs milliards actuels), dette exorbitante, prix du sang et des exactions endurées, dont Haïti ne parviendra à s’acquitter qu’en 1947.
Du temps de la «perle des Antilles». Haïti, en 1902, était encore une île riche, en 1950, on l’appelait la «perle des Antilles», mais tout au long du XXe siècle, les ravages et l’arbitraire ont continué. Au déboisement catastrophique, à l’érosion corrosive, à la désertification du sol, de l’économie et de la société, ont présidé une succession de dictatures destructrices et sanglantes, Papa Doc, Baby Doc, Aristide et consorts, mises en place, soutenues, ou détrônées au gré des intérêts des puissants. Haïti, pays spolié, bafoué, puni, massacré.
Oui cousine, avec ce drame qui s’est abattu sur l’île aujourd’hui, on peut parler de véritable génocide. En l’espace de cinq siècles, au nom de l’expansion et du profit, sous la malveillante indifférence des bénéficiaires, on a transformé un paradis en enfer.
En fait, le drame haïtien préfigure les problèmes qui attendent de nombreuses autres nations, si l’humanité ne modifie pas son comportement autoprédateur et ses rapports à l’environnement. Au titre de désastre écologique et humain, il est exemplaire. Certes, les cataclysmes naturels sont inévitables, mais on peut penser que les cyclones auraient fait moins de dégâts si Haïti possédait encore sa couverture boisée, et le tremblement de terre bien moins de victimes, si les habitants de Port-au-Prince avaient eu les moyens de construire selon des normes de sécurité.
Tu es en vie cousine! A l’instant le téléphone sonne et quelqu’un que je ne connais pas, merveilleux messager, m’annonce qu’il t’a croisée à Delmas, travaillant avec des secouristes et tu l’as chargé d’un message. Tu es vivante cousine, merci, épuisée mais sauve, tu es en vie! Je le savais, j’en étais sûr, je sais de quelles racines tu tires ta force et ton esprit.
Ah! cousine, toutes ces larmes, ces tragédies, ces existences dilapidées, pourquoi aura-t-il fallu tant d’horreurs pour qu’enfin le monde prenne conscience des souffrances d’Haïti? Notre pays est un formidable concentré d’humanité, c’est aussi, malheureusement, l’endroit où semblent s’être cristallisées les pires injustices du développement saccageur de notre civilisation consumériste.
Espères-tu encore? J’imagine combien ce doit être difficile d’espérer, cousine, dans la pestilence de la mort, de la peur et des privations, pourtant je veux y croire. Ce chaos atroce qui a déferlé sur notre pays contient peut-être les ferments de sa résurgence. Malgré l’immensité de la peine, je ne peux m’empêcher de rêver.
Alors que les effets du réchauffement climatique se font ressentir mondialement, que l’adoption de principes écologiques de développement durable devient un gage de survie de l’espèce, je fais le vœu, qu’en cette année 2010, la tragédie haïtienne mette les pays occidentaux et la société humaine toute entière face à ses responsabilités. Après les dévastations des derniers siècles, serons-nous capables de réinventer un avenir viable?
Demain, il faudra reconstruire. Misère, aujourd’hui Haïti est à terre, et dès demain cousine, malgré le deuil et le chagrin, il faudra tout recréer, tout reconstruire. Ce sera long et difficile et nous ne pourrons rien sans la solidarité internationale. Il nous faudra encore lutter pendant des années, pour nous relever, mais notre culture est forte et notre peuple fier.
Nous y parviendrons, cousine, de la débâcle nous réussirons à extraire les bases d’une Haïti nouvelle, avec intelligence et concertation, plus équitable, démocratique et stable, fondée sur une agriculture de proximité, l’autarcie alimentaire et les énergies renouvelables.
Alors cousine, c’est au monde entier que nous donnerons des raisons d’espérer.
«LES HAÏTIENS PAIERONT À LA FRANCE 150 MILLIONS DE FRANCS OR COMME PRIX DE LEUR INDÉPENDANCE.» Jean-Marc Pasquet
«TU ES VIVANTE COUSINE, TU ES EN VIE! JE LE SAVAIS, JE SAIS DE QUELLES RACINES TU TIRES TA FORCE.» Jean-Marc Pasquet
PROFIL
JEAN-MARC PASQUET
1957 Naissance en Suisse.
1970 «Fugue» pour devenir maharadjah aux Indes.
1975 Vit en Afrique.
1996 Nègre Blanc (Robert Laffont).
2001 Le don de Qâ (Lattès).
2004 Libre toujours (Lattès).
2006 Nola blues. Nouvelles. (Mémoire d’encrier, Montréal).
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