Monseigneur,
Souffrez qu’on préfère ce titre à celui d’administrateur diocésain, qui suggère quelque obscur bureaucrate en lieu et place du haut prélat qu’en réalité vous êtes. Le cynisme cauteleux avec lequel vous traitez les victimes d’abus sexuels par des prêtres suisses est révoltant.
Vous ne dénoncerez pénalement vos coadjuteurs libidineux que là où il serait vraiment impossible de faire autrement.
On a fini par apprendre, non sans peine, qu’environ 150 victimes suisses se sont fait connaître en trois ans: dans leur quasi-intégralité, il s’agissait de garçonnets – ou de tout juste adolescents – honteusement abusés par des vicaires lubriques, qui s’en prenaient aux plus vulnérables, orphelins et autres pupilles en particulier.
Face à cette honte indicible, votre stratégie est sordide: (i) en avouer le moins possible; (ii) demander pardon et promettre que ça n’arrivera plus; (iii) mettre en place des attrape-nigauds censés «répondre» aux victimes; (iv) verser quelques maravédis ici ou là à titre de «réparation»; (v) attendre que l’orage passe et qu’on parle d’autre chose.
Au-delà de la charité, que les victimes ne demandent pas, l’honneur eut commandé que, renonçant à la prescription, votre évêché mît en œuvre une commission d’arbitrage, composée de laïques en majorité, pour faire pleine lumière sur les agissements de vos prêtres dans les cinquante dernières années, indemniser les victimes avec largesse et recommander les mesures propres à éviter de telles infamies à l’avenir.
Certes, l’argent ne supprime pas la souffrance, mais il est, lui, un acte tangible en faveur de ceux qu’on a massacrés moralement et parfois physiquement.
Vous en avez les moyens: la seule vente du terrain de l’église de Saint-Joseph à Genève rapporterait les millions nécessaires. Vos confrères américains l’ont fait. Il est vrai qu’à défaut, les tribunaux d’outre-Atlantique s’en fussent mêlés, avec des conséquences autrement sérieuses: à Boston, Wilmington ou ailleurs, la faillite des évêchés menaçait sous le poids des actions en dommagesintérêts d’une justice plus prompte à s’occuper des victimes que la nôtre.
En droit suisse – et vous le savez bien – vos clercs ignominieux – qu’ils soient une minorité ou non ne change rien à la répulsion qu’ils suscitent – demeurent protégés par la prescription pénale de leurs actes, car les victimes mettent longtemps à parler. L’Eglise suisse est elle aussi à l’abri, sans parler des frais et des difficultés qui s’attacheraient chez nous à des actions civiles comparables à celles intentées aux Etats-Unis.
Vous avez donc pris le parti d’en faire le moins possible: aux naïfs qui croiraient à votre commission alibi («SOS Prévention») on prodiguera force bonnes paroles, voire un petit chèque en fin de compte; à la laïcité indignée on déclara l’an dernier, la main sur le cœur, que «dorénavant», l’Eglise «collaborerait» avec la justice de César, mais il suffit de lire vos Directives du 4 mars 20091 pour voir que vous ne dénoncerez pénalement vos coadjuteurs libidineux que là où il serait vraiment impossible de faire autrement.
Et de proclamer enfin à la face du monde l’engagement de «prier», de «demander pardon» et de ne pas recommencer.
Cette stratégie d’atermoiement et d’attentisme est habile. Elle vous assure un répit à court terme, mais elle ne fera que différer la perte à laquelle vous courez: vos séminaires sont déserts, vos églises se vident, Monseigneur et vos ouailles se bousculent chez la concurrence évangéliste, bouddhiste ou autre. A la parole de l’Evangile «laissez venir à moi les petits enfants», vos ecclésiastiques lascifs ont ajouté à jamais «c’est pour que j’en abuse».
Ne rien faire de tangible pour les victimes, c’est réduire la vocation universelle – ????????? – de l’Eglise catholique à la pathétique image d’un cénacle de gérontes obsédés par les dérisoires considérations du zizi, mais se refusant à inculquer aux prêtres comment réfréner leurs pulsions ou les diriger vers de la chair moins fraîche. CHARLES PONCET
1 http://www.sbk-ces-cvs.ch/ressourcen/download/20100331103418.pdf
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