Monseigneur, Depuis le 1er juillet, vous occupez la fonction de président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des Eglises. Cela annonce un chapeau de cardinal, la participation au prochain conclave et l’éventualité de devenir le premier pape suisse.
Il y a le feu à la maison et vous avez démontré vos talents d’extincteur théologique.
Il faut rappeler que les Suisses ont été longtemps considérés à Rome comme seulement bons à porter des hallebardes dans une armée d’opérette car, pour les pontifes, ce sont de magnifiques exécutants, mais de piètres dirigeants. Voici plus de sept siècles, ils commirent le forfait de devenir la première démocratie européenne qui s’inscrivait à l’encontre de la monarchie de droit divin, héréditaire ou élective.
La votation populaire, le fédéralisme, le gouvernement collégial sont autant d’institutions démagogiques, incompatibles avec une Eglise authentique où les fidèles se taisent et obéissent.
D’ici à monter sur le trône de Saint-Pierre, vous aurez fort à faire. En 2000, Benoît XVI, parlant des Eglises réformées, énonça un beau principe: «Ces Communautés ecclésiales, qui n’ont pas conservé l’authentique et intégrale réalité du Mystère eucharistique, surtout par la suite de l’absence de sacerdoce ministériel, ne peuvent être appelées “Eglises” au sens propre selon la doctrine catholique.»
Cette déclaration causa le scandale que l’on peut imaginer, surtout en Suisse où catholiques et protestants sont à égalité numérique et ont réussi à élaborer un consensus après le déchirement du Sonderbund. En 1847, la Suisse vécut la dernière guerre de religion européenne avec une centaine de morts. Dans la phobie des affrontements qui fonde depuis la Confédération helvétique, la déclaration papale fut très mal acceptée.
Vous réussîtes à étouffer la controverse par un stratagème de haut vol, qui réduisait cette phrase intolérable au niveau d’une tautologie. Selon vous, il fallait comprendre que chaque Eglise a sa propre vision d’elle-même qui ne coïncide pas avec celle des autres.
Comme cela va tellement de soi que cela n’aurait même pas valu la peine d’être dit, on avait grand tort de s’offusquer de cette platitude. Le pape avait été mal compris par de mauvais esprits. D’ailleurs l’opinion publique se soucie fort peu du concept d’Eglise, le scandale fit long feu et vous fûtes considéré comme un grand politique.
Pourrez-vous continuer cet exercice de voltige sémantique à Rome? Vous en avez donné un spécimen dans l’interview accordée le 17 juillet au quotidien Le Temps. Au fond, selon vos dires, tout va bien: il n’y a que de faux problèmes, des différences de sensibilité exacerbées, des exagérations médiatiques. Le meilleur des papes gouverne la meilleure des Eglises. Circulez, il n’y a rien à voir.
Ce n’est pas le sentiment des citoyens de pays développés. Le déficit de démocratie dans l’Eglise catholique, son dédain des autres confessions chrétiennes, sa défiance à l’égard du judaïsme et de l’islam, son absolutisme doctrinal, le mythe de l’infaillibilité, le centralisme romain, la mise à l’écart des femmes, la négation de la sexualité, les affaires de pédophilie à répétition sont objet de scandale pour les croyants et de dérision pour les autres.
Tels sont les défis qui se poseraient au premier pape issu d’un pays démocratique. Il y a le feu à la maison et vous avez démontré vos talents d’extincteur théologique. Aurez-vous les moyens d’éteindre l’incendie, vous y brûlerez-vous ou bien resterez-vous à distance?
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