Cher Moritz Leuenberger, Dans un article très remarqué, publié par la NZZ puis par Le Temps, tu nous expliques ce qu’il faudrait faire, à partir de maintenant, pour sortir du nucléaire. Tu rapportes les pressions dont tu fus l’objet durant les quinze années où tu occupas le siège de conseiller fédéral. Et de façon plus générale, combien le dossier de l’énergie a été tordu entre des volontés opposées.
Tu te situes dans la position d’un observateur distant, consterné et sarcastique.
Cela m’a rappelé le contact direct que nous eûmes en 2008. J’avais proposé de retirer du marché les ampoules à incandescence au bénéfice des ampoules fluo compactes, en anticipant de la sorte la situation de 2013, date à laquelle on n’en produira plus de toute façon. Pour un ingénieur électricien, il va de soi qu’entre deux types d’ampoules, dont l’une consomme quatre fois moins que l’autre, le choix est immédiat.
Il n’y a aucune raison technique de persister à gaspiller de l’électricité. J’appris vite que la raison politicienne a bien plus de poids. Comme 20% de la consommation d’un ménage sont consacrés à l’éclairage, si le chauffage et le boiler ne sont pas électriques, cela signifie qu’il peut économiser jusqu’à 15% de sa facture. Même si cela paraît tout à fait séduisant pour le consommateur, il n’en va pas de même pour le producteur d’électricité.
L’idée de vendre, à partir de 2009, quelques pourcents d’électricité en moins le sidéra. Il mobilisa la droite qui refusa mon initiative en commission et au plénum.
Cela est dans l’ordre normal des choses. La droite parlementaire est à la botte de l’économie. Mais il en était de même de ton administration. Sans réussir à articuler une seule raison objective pour défendre les ampoules à incandescence, l’Office fédéral de l’énergie se rangea dans le camp des promoteurs du gaspillage.
En tête-àtête, tu m’expliquas que tu étais tout à fait d’accord avec ma proposition, marquée au coin du bon sens le plus épais, mais que tu ne pouvais pas lutter contre ton administration. En d’autres mots, tu fus le spectateur navré et impuissant de ces pressions dont tu parles dans ton article et dont je fus la victime. Je t’ai découvert totalement impuissant dans ta fonction de soi-disant ministre.
Ton article de la NZZ reproduit ce schéma consternant. Tu te situes dans la position d’un observateur distant, consterné et sarcastique. Tu expliques tout ce qu’il faudrait faire et que tu n’as pas pu faire quand tu étais prétendument aux affaires. Tu n’expliques pas pourquoi cela se ferait aujourd’hui plutôt qu’hier, sinon parce que Fukushima aurait ouvert les yeux de l’opinion publique. Encore ajoutes-tu lucidement qu’avec le temps «les objections contre l’efficience énergétique regagneront en vigueur».
Pourquoi feindre d’exercer le pouvoir durant quinze ans, au nom d’un parti qui défend des valeurs de justice sociale et de défense de l’environnement, si c’est pour avouer lorsqu’on en a abandonné les apparences que ce fut une duperie d’un bout à l’autre?
Cela peut satisfaire l’ego d’un intellectuel de déployer une lucidité a posteriori au sujet de son impuissance politique, assumée et même revendiquée. Mais cela justifie-t-il d’avoir joué ce rôle de marionnette? La politique n’est-elle qu’un vaudeville?
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