L’Allemande Sarah Rosengäertner éclate de rire. Bruyamment, alors que derrière cette grande jeune femme un flot ininterrompu de fonctionnaires onusiens se glisse entre les portes de la cafétéria de la gigantesque tour de l’ONU, au bord de l’East River, New York. «Kadhafi veut démembrer la Suisse et offrir Zurich et à Bâle à l’Allemagne. Et il devra le dire devant l’assemblée annuelle mercredi prochain», rigole celle qui travaille pour l'Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche. «C’est une plaisanterie j’espère. Cette histoire m’a échappé. C’est absurde. Il ne vous reste plus qu’une chose à faire: entrer dans l’OTAN. Au plus vite.» Même constat de la part de Frank Ucciardo, journaliste à la chaîne américaine CBS rencontré dans le gigantesque bâtiment onusien où se déroule la 64e assemblée générale dans l’effervescence. «Jamais entendu parler de la crise entre la Suisse et Libye. Mais cela ne me surprend qu’à moitié. Kadhafi est ridicule et fantasque. Et personne ne l’écoutera ni le prendra au sérieux à New York.» Sauf les Suisses finalement, qui négocient avec le dictateur libyen depuis 14 longs mois pour libérer nos deux compatriotes retenus à Tripoli. Au siège de l’ONU à New York, où se règlent les crises mondiales, rares, très rares même ceux qui ont entendu parler de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi à Genève en juillet 2008 et des possibles attaques verbales du «guide» libyen contre le pays d’Heidi. «Pas sérieuses, ces déclarations de Kadhafi», analyse Stéphane Crouzat, conseiller de presse de la mission permanente de la France à l’ONU. «Gesticulations ridicules», tranche un diplomate italien. «C’est un fou dangereux», lance un représentant africain croisé dans les longs couloirs du bâtiment onusien, en demandant de ne pas citer son nom. «La Libye est très puissante en Afrique.» Elle arrose par exemple le Sahel avec ses pétrodollars alors que l’aide occidentale a déserté la région depuis longtemps. Pas étonnant dans ces conditions que plusieurs présidents africains approuvent la folie du leader libyen dans les couloirs de l’ONU. Celle de rayer la Suisse la carte du monde. Plus surprenant néanmoins: les Occidentaux, eux, ne devraient pas réagir si le colonel incendie mercredi prochain notre pays durant son premier discours en 40 ans de règne devant l’assemblée générale de l’ONU. Leurs délégués s’en amuseront très probablement. Ou alors, ils refuseront d’applaudir les paroles de haine du maître de Tripoli en se disant que le meilleur antidote contre ce dernier est encore de l’ignorer. On sera donc loin de la réaction forte et visible des Européens au moment où le président iranien Mahmoud Ahmadinejad s’était attaqué à Israël en avril à Genève lors de la conférence onusienne sur le racisme «Durban II». Les délégations de l’Union européenne avaient quitté la salle durant la charge de l’Iranien contre l’Etat hébreux. Deux poids, deux mesures? «Pas du tout», répond Stéphane Crouzat. «La situation est autrement plus grave au Proche-Orient et l’impact des paroles d’Ahmadinejad était largement plus menaçant pour la paix dans le monde.» Bref: personne ne prend Kadhafi au sérieux à New York. Reste que le colonel libyen sera observé sous toutes les coutures au Nations Unies. Personne ne pardonnera la moindre provocation à l’ancien enfant terrible de la communauté internationale. Les Américains ont averti le renard du désert: il devra se conduire en gentleman s’il entend séjourner deux semaines dans la Grande Pomme comme il l’a laissé entendre. S’il veut visiter des musées et des monuments, il le pourra, mais discrètement, sa garde rapprochée, embarquée dans trois gros porteurs, étant priée de se tenir à carreau. Qu’il ne compte pas non plus sur un tapis rouge, même s’il tient les rênes l’Union africaine et que le libyen Ali Triki préside la 64e session de l'Assemblée générale. Autre «no» des autorités américaines aux caprices de Kadhafi: elles lui ont interdit de planter sa fameuse tente bédouine dans les jardins de la résidence libyenne à l’ONU, puis à Central Park et finalement à Englewood, une petite ville du New Jersey à une vingtaine de kilomètres au nord de Manhattan, où l’Etat libyen possède un terrain. Le symbole aurait été fort: des familles de passagers tués dans le vol Pan Am 103, l’avion qui a explosé au-dessus du village écossais de Lockerbie en 1988, y vivent. Mais c’était sans compter sur la mobilisation publique de ces proches des victimes de l’attentat. Elles ont crié au scandale et ont réussi à faire déguerpir la délégation libyenne. Surtout après l’accueil triomphal d’Abdelbassed al-Megrahi à Tripoli. Atteint d’un cancer et libéré par les Ecossais pour des raisons de santé, cet homme avait été condamné en 2001 à la prison à perpétuité pour l'attentat de Lockerbie. Bref: New York qui vient de fêter le huitième anniversaire des attentats du 11 septembre n’est ni Rome, ni Paris où Kadhafi a été accueilli en roi d’Afrique. Aux Etats-unis, la fermeté est de rigueur avec ceux que les journaux américains appellent les «despotes» qui défileront à l’ONU. Ahmadinejad en fait également partie comme le président vénézuélien Hugo Chavez ou Raul Castro, l’homme fort de Cuba. Ici, personne n’a oublié que le maître de Tripoli a été durant de longues années un des financiers du terrorisme mondial, qu’il a voulu acquérir la bombe atomique ou qu’il maltraite des centaines de milliers d’immigrants africains sur son territoire. «Comment peut-on envoyer Kadhafi devant un tribunal», se demandait d’ailleurs mardi Geoffrey Robertson dans une tribune publiée par le New York Post. Cet avocat anglais, spécialiste des droits humains et premier président du tribunal onusien pour les crimes en Sierra Leone, y a plaidé pour une action de la justice contre le colonel libyen. «C’est le moment qu’il paie pour ses crimes contre l’humanité», a-t-il écrit en substance avant d’appeler une réaction des tribunaux internationaux ou de simples citoyens lors du passage du dirigeant de Tripoli aux USA. Et le guide libyen qui devrait se contenter finalement de planter sa tente dans le luxueux hôtel «Le Pierre», à deux pas de Central Park, aura même droit à une manifestation bruyante de la part des familles de l’attentat de Lockerbie. Devant les fenêtres de l’ONU. «Nous allons lui cracher à la figure tout le mal que nous pensons de lui», explique à l’Hebdo Bob Monetti, dont le fils Rick, 20 ans, a été tué dans l’attentat de Lockerbie. «Les Suisses ont bien eu raison d’arrêter son fils. Ce n’est qu’une famille de fous et de salauds.» Certes, mais c’est aussi une famille qui est assise sur des milliards de pétrodollars. Et comme toujours dans ces conditions, les affaires prendront le dessus dans une Amérique en crise économique à la recherche de nouveaux marchés et qui a soif d’or noir. Kadhafi ne risque donc pas grand-chose. Ses deux fils Saif Al Islam et Moutassem qui se trouvent depuis mardi au bord de l’Hudson pour négocier de monstrueux contrats dans les télécoms et l’aviation civile préparent en outre le terrain pour une visite sans faute. Le dictateur libyen en rêve depuis des années. Lui, l’ancien paria de la communauté internationale, lui qui vient de fêter ses 40 ans de règne, aura droit aux «lumières» de l’ONU. Une revanche qu’il goûtera à sa juste valeur. Et il ne viendra pas les mains vides. Il va offrir une montre à son effigie à Ban Ki-Moon, le secrétaire général de l’ONU. Une Chopard, sortie des ateliers genevois de la marque. La Suisse, toujours la Suisse…
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