La lettre ouverte de Jacques Neirynck
A Pascal Gentinetta
Vous vous êtes fait le chantre de l’exportation d’armes par la Suisse, en assurant que 10 000 emplois sont en cause. Ce chiffre rond est brandi dès que l’on propose, à une industrie quelconque, une mutation dans sa production afin d’en garantir le bon aloi, c’est-à-dire l’adéquation au marché et la pérennité. Cela vaut pour Ruag comme pour l’eau en bouteille PET ou la centrale moribonde de Mühleberg: dix mille emplois sont prétendument en cause parce que ce chiffre à quatre zéros frappe l’opinion publique. Vous y ajoutez l’argument supplémentaire de la crise économique: ce n’est pas le moment d’avoir des états d’âme; la morale ou l’éthique ne sont que des impératifs à éclipse, utiles en temps de prospérité pour se donner bonne conscience tant qu’il n’en coûte rien.
Or, le paradoxe veut que l’industrie suisse d’armement, qui ne pèse qu’un tiers de pour cent des exportations, n’est pas un facteur positif, même pour la fourniture de notre armée. Si vous prenez au sérieux la doctrine libérale de la concurrence, l’armée d’un petit pays a tout intérêt à se fournir sur le marché international en mettant en compétition divers fournisseurs. C’est ce que nous faisons pour les avions de combat, que nous serions bien empruntés de construire nous-mêmes. Dès lors que nous nous fournissons à l’étranger pour certains articles, au nom de quoi faudrait-il privilégier une industrie helvétique obsolescente pour les autres? Parole d’ingénieur, les contrats militaires sont du gâteau pour une entreprise: il y a moyen de vendre n’importe quoi à bon prix à des acheteurs incompétents, captifs de leur patriotisme. Ueli Maurer a reconnu que l’armée s’est fait refiler cinq cents programmes informatiques qui ne valent pas tripette. A cette aune que vaut le rapport qualité-prix des armements?
Votre thèse force à piétiner la neutralité nationale en exportant des armes vers 72 pays différents qui en font n’importe quoi. Le Parlement, se drapant dans une neutralité frileuse, a refusé de déplacer des soldats suisses sur nos navires menacés par des pirates somaliens. Comment concilier cette vertu intransigeante avec le commerce d’armes à destination d’Etats qui ne les achètent pas pour en restreindre l’usage à des stands de tir? Ces armes, faites pour tuer, le font: on estime à 6000 par an les victimes d’armes suisses, en majorité du reste des civils, bombardés au petit bonheur la chance. Chaque emploi préservé ne coûte en somme qu’une seule vie humaine, mais ailleurs, très loin, là où cela ne se voit pas. Le Conseil fédéral, toujours aussi maladroit, croit vous appuyer en affirmant, dans le livret envoyé aux citoyens, que «75% du matériel de guerre a été exporté vers des Etats qui défendent des valeurs proches de celles de la Suisse». Définition moelleuse d’une vertu aux trois quarts. Et la liste de citer distraitement les Etats-Unis, engagés que l’on sache dans deux guerres impérialistes. Un journaliste impertinent a découvert que les 25% restants partirent par exemple vers le Pakistan, qui n’a pas tout à fait notre conception des droits de l’homme. Puis le Conseil fédéral a affirmé que ces exportations étaient arrêtées. Oui, pour le matériel, mais pas pour les munitions.
La sécurité de la Suisse et la sauvegarde de l’emploi valent mieux que ces raisonnements approximatifs sur des données fausses.
On estime à 6000 par an les victimes d’armes suisses, en majorité du reste des civils, bombardés au petit bonheur la chance.
| Pascal Gentinetta (economiesuisse) | | |
| Cristina Gaggini (economiesuisse) | | |
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