Cher Monsieur,
La Banque nationale suisse a pour mission de conduire la politique monétaire dans l’intérêt général du pays. Vous présidez sa direction générale, qui a fixé un cours plancher pour l’euro à 1.20.
La Suisse est ainsi, de facto, entrée dans la zone euro, ce qui laisse perplexe quant au fonctionnement de nos institutions: le peuple et même le Parlement, eussent en effet repoussé cette idée si la question leur avait été posée. Lâchement soulagée qu’on lui tirât du pied l’épineux débat sur les mesures à prendre face au franc fort, la classe politique s’est tue.
Votre mesure est-elle «dans l’intérêt général du pays», comme la loi l’exige? La question est trop grave pour la polémique, mais je suis sceptique. Vous avez d’abord choisi l’intervention sur les marchés: de mars 2009 à mai 2010, 30 milliards sont partis en fumée, au soutien d’une Europe qui n’a pourtant de cesse de ruiner les banques suisses et leur secret bancaire.
Ensuite, dès le mois d’août de cette année, vous choisîtes d’augmenter la base monétaire: les dépôts bancaires de la BNS sont passés, sauf erreur de ma part, de quelques 50 milliards à plus de 250. Voici qui n’augure guère des lendemains sereins sur un marché immobilier déjà en ascension vers la stratosphère, Newton nous ayant appris que tout ce qui monte finira par s’écrouler un jour ou l’autre, telle la pomme tombant de l’arbre sous lequel, dit-on, le mathématicien méditait…
La troisième mesure comporte, pour un temps au moins, l’abandon en catimini de la lutte contre l’inflation, qui est en principe votre devoir essentiel de par la loi, car au premier soubresaut de l’euro, la planche à billets suisses tournera à plein régime. Certes, 1 euro à 1 franc, voire moins, mettrait à terre des pans entiers de notre économie et face à la pusillanimité désolante du «gouvernement» suisse, on aurait mauvaise grâce à vous reprocher de prendre des risques pour tenter de stabiliser la monnaie à un taux acceptable.
Mais quel serait l’autre terme de l’alternative si d’aventure un nouvel orage nous guettait? Supposons – à Dieu ne plaise – que les marchés flairent à nouveau l’odeur du sang suintant des blessures de deux nageurs au souffle lourd: je veux parler de l’Italie – mal gouvernée de toujours par une camarilla corrompue d’incapables et de voleurs – ou de l’Espagne, que son marché du travail fossilisé condamne à un chômage insupportable et à la stagnation économique, une minorité de privilégiés vivant de prébendes alors que la jeunesse n’a pas d’emplois.
Si la faillite de la Grèce, ou celle du Portugal, ne seront sans doute que des péripéties affectant une part mineure du PNB de la zone euro, l’Italie et l’Espagne seraient chacune – et a fortiori ensemble – «TBTF» et «TBTS» (too big to fail, mais aussi too big to save).
Votre taux plancher à 1.20 a flanqué aux Carcharodon carcharias* des hedgefunds un bon coup sur les nageoires: ils ont bu la tasse pour avoir imprudemment shorté de l’euro, mais que feriez-vous si l’appétit leur revenait, ou si la panique les prenait soudain face à la contemplation des abîmes? Les marchés pourraient alors vous déverser 500 milliards d’euros sur la tête en quelques heures.
Les achèteriez- vous à 1.20, au risque de saborder la BNS en cas d’échec? On se prend à espérer que vous soyez discrètement convenu avec votre collègue Draghi que la Banque centrale européenne reprendrait vos euros à 1.20 – ou presque – en cas de tempête, mais combien de temps pourrait-elle tenir ellemême si l’admirable idée politique d’une monnaie européenne ne résistait plus aux réalités économiques d’un monde en difficulté? Le «plancher» s’effondrerait tantôt, entraînant la BNS dans la tourmente et mettant en cause son existence même.
On murmure que vous seriez sur le départ. Je ne sais, mais j’en appelle aux croyants de toutes confessions pour prier ardemment que vous ne vous soyez pas trompé le 6 septembre.
* Nom scientifique du grand requin blanc des «Dents de la mer».
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