Cher Raymond Loretan,
Au quatrième tour de scrutin et à deux voix de majorité, l’Assemblée des délégués de la SSR du 22 septembre vous appelait à présider la Radio Télévision Suisse dès le 1er janvier 2012. On ne saurait assez dire à quel point un tel choix fut judicieux et méritoire. Louons la sagesse du «législatif» de la SSR et sa clairvoyance, bien que, par ses modes de désignation, cet organisme «associatif» procède d’un conclave romain aux pires époques de la papauté ou d’une loge maçonnique sous la IIIe République française. Les voies par lesquelles on s’y trouve «délégué» sont à peu près aussi prévisibles que celles de la Providence; quant à la légitimité «démocratique» de l’ensemble, elle eût à coup sûr ravi Alfred Jarry et son Père Ubu.
Mais trêve de remontrances. L’essentiel est que les «délégués» aient mis the right man in the right place, comme on dit à l’UBS, et tel est assurément le cas, tant les facettes de votre talent sont multiples.
L’originalité de la pensée et du style, d’abord. Lecteur régulier de vos écrits, je m’en délecte à tout instant. Les limites imposées à cette chronique me contraignent à la concision, mais qu’il me soit permis d’en louer un extrait parmi tant d’autres: «On dit des Suisses qu’ils se lèvent tôt mais se réveillent tard. C’était peut-être vrai. Mais nous n’avons plus le temps pour les grasses matinées.»1 Ô fulgurance de la formule, ô image novatrice, ô style accompli! Comment mieux évoquer de notre époque et les difficultés qui la guettent et l’impérieux besoin d’actions décisives? Voici sous votre plume Cicéron au service de Montesquieu et que dire des accents hugoliens qui font de la dernière phrase un alexandrin quasi parfait? Persévérez, monsieur, éclairez-nous derechef, je vous prie: la Suisse a besoin d’esprits d’une telle trempe.
D’incontestables compétences, ensuite. Juriste de formation, puis conseiller d’Arnold Koller – homme au tempérament de feu et grand preneur de décisions comme chacun sait – puis ambassadeur ici ou là – sans que vos appuis politiques aient joué aucun rôle dans de tels appointements bien sûr – enfin président d’un groupe de cliniques et administrateur de sociétés, où pourriez-vous mieux servir qu’à la tête d’une entreprise de médias à la recherche d’ellemême dans un monde qui se complique? Gageons que sous votre houlette, les desseins audacieux et les changements de cap ne tarderont guère.
Gageons que sous votre houlette, les desseins audacieux et les changements de cap ne tarderont guère.
Enfin, l’incomparable éthique due à vos origines. Aujourd’hui «Genevois», vous siégez à l’Assemblée constituante de ce canton, une machine à Tinguely dont le coût faramineux est l’unique caractéristique digne d’être soulignée. Soyez le bienvenu à Genève, qui fut longtemps la plus grande ville du Valais. Mais c’est dans le Haut-Valais et au PDC valaisan que vous trouvez vos racines. Voici presque vingt ans qu’Ariane Dayer décrivait ici2 ce qu’elle appelait un aristocrate amphibie ayant prouvé qu’il sait nager dans toutes les eaux. Légèrement perfide – mais le reste du propos était fort laudateur – le trait était cependant inexact: vous êtes un pur produit du PDC valaisan, avec tout ce que cela suppose de loyauté, de fidélité à la parole donnée, d’honnêteté intellectuelle et de constance dans une pensée politique refusant l’expédient ou la prébende et tout empreinte d’un désintéressé ora et labora3 au service du pays.
On a allégué que nommer un PDC fût le seul espoir de sauver la redevance pour un temps; que vous serez le dernier président d’une SSR condamnée par l’érosion de ses parts de marché; que, déboussolée et anachronique, il lui fallait un président qui ne fût ni pour ni contre, bien au contraire; que vous auriez les yeux de Chimène pour les appointements confortables qui vous attendent. Ce ne sont que propos mal intentionnés de jaloux qui n’y entendent rien et vous saurez les démentir par la vigueur de votre action.
1 Blog de Raymond Loretan 2 août 2011
2 «L’Hebdo» 5 mai 1994
3 «Prie et travaille» (devise bénédictine)
Tags: Opinion, Charles Poncet, Lettre ouverte,
|