Cher lanceur d’alerte Reto T.,
Nous ne vous connaissons pas encore, bien que nous en sachions toujours plus sur votre compte. Parce que vos captures d’écran ont contraint Philipp Hildebrand à la démission.
Jusque-là, votre univers semblait en ordre. L’UDC était favorable au secret bancaire, elle entendait l’ancrer dans la Constitution et le rendre imperméable à jamais. Pour l’UDC, il était clair que la pire crapule du pays était le dénonciateur. Le receleur valant le voleur, l’UDC voulait enfermer dans les prisons suisses ces politiciens allemands qui avaient acquis des données proposées par des délateurs. Or, les fraudeurs fiscaux grecs et italiens ne sont rien d’autre que des criminels. Leurs impôts non payés sont les dettes – et donc la malédiction – de leurs Etats. Comme les riches paient trop peu d’impôts, il faut réduire les salaires et les pensions des gens.
Mais revenons en Suisse: vous êtes membre de l’UDC. Dans vos courriels, vous décrivez Christoph Blocher comme votre «chef». Et, en collaboration avec l’avocat UDC Hermann Lei, vous avez transmis sur CD vos captures d’écran des comptes de Hildebrand à votre chef commun.
Vous pouvez être fier: vous avez mis à jour un dysfonctionnement dans ce pays. Même le Valaisan Jean-Pierre Roth n’a pas, disons-le poliment, trouvé divertissantes les opérations de son successeur. Et lui, le très discret administrateur de diverses multinationales, l’a fait savoir publiquement.
N’empêche que, entre-temps, votre conscience vous tourmente. Il semble que vous ayez tenté le suicide et que c’est la raison pour laquelle vous vous rétablissez dans une clinique psychiatrique. Du fond de cette prison des temps modernes, vous accusez par courriel l’avocat UDC Hermann Lei d’abus de confiance. Vous n’auriez jamais songé à livrer ces données à la presse, bien que vous vous fussiez laissé interviewer, masqué, dans une voiture du SonntagsBlick.
La petite histoire des scandales permet de le constater: pour déclencher un scandale, il faut des nerfs d’acier. Mais cela n’empêche pas de vieillir précocement. Et chaque scandale exige le tribut d’une ou de plusieurs victimes afin que tout reste en l’état. Philipp Hildebrand est parti et Hansueli Raggenbass, dépassé par les événements, suivra. Tout autre est le sort d’Eveline Widmer-Schlumpf: elle survivra à ce scandale aussi. Aux dépens de tous les autres.
Cela signifie que les banquiers centraux n’auront le droit, à l’avenir, de s’en mettre à nouveau plein les poches que peu après leur retrait. Exemple: le banquier central allemand Axel Weber qui, sans respecter le moindre délai de bienséance, va même présider UBS.
Petit effet collatéral réjouissant: grâce à vous, le secret des fraudeurs fiscaux a été efficacement ramolli. Les banquiers privés de Genève et d’ailleurs en ont une trouille bleue comme le diable de l’eau bénite. Car désormais tout employé de banque se demande s’il ne pourrait pas faire bouger beaucoup de choses à l’aide de quelques captures d’écran. Par exemple à la banque Wegelin.
En politique, la règle est qu’on apprécie la trahison, pas le traître. Votre fenêtre d’opportunité est courte pour poser utilement des jalons
Reste que vous et moi avons quelques questions en suspens:
- Vous avez pris un sacré risque dans l’intérêt de l’UDC. Votre «chef», votre Christoph Blocher vous a-t-il au moins assuré un soutien financier pour les temps tumultueux qui s’annoncent?
- Ou tentez-vous d’être déclaré pénalement irresponsable en psychiatrisant votre cas?
- Vous avez aidé l’UDC et, de ce fait, vous avez de l’influence sur votre parti. Pourquoi n’exigez-vous pas de l’UDC qu’à l’avenir les lanceurs d’alerte soient protégés aux niveaux national et international? Comme le conseiller national du PS Remo Gysin le demandait en vain il y a dix ans.
En politique, la règle est qu’on apprécie la trahison, pas le traître. Votre fenêtre d’opportunité est courte pour poser utilement des jalons. Sans quoi on vous laissera définitivement tomber comme une patate trop chaude. Exactement comme le veilleur de nuit Christoph Meili.
En ces temps pour vous difficiles, je vous souhaite de garder les nerfs. Et, en lieu et place d’amis de parti, d’avoir de vrais amis.
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