Tout est si simple: la Suisse se porte comme un charme, l’Europe est dans la panade, heureusement que nous n’y sommes pas. C’est en substance ce que martelait l’autre matin un éditorialiste de la radio d’Etat. Son ton martial était troublant: ce journaliste taperait-il ainsi sur son clou favori pour surmonter une vague inquiétude?
Les certitudes ont ceci de bien qu’elles rassurent. Et ceci de gênant qu’elles peuvent prendre un coup de vieux. Ainsi la Suisse découvre que sa santé économique dépend aussi de celle des autres. On l’a vu avec l’affaire du franc fort qui a exigé son arrimage à l’euro. On le voit avec la soudaine faiblesse de nos exportations vers les pays voisins, peu compensée par les acheteurs plus lointains. On le voit enfin avec l’effet sur nos banques de la crise financière mondiale: des milliers de licenciements.
La non-appartenance à l’Union européenne ne nous protège nullement. Chacun est libre de tempêter contre cette institution, mais ignorer que son sort influence le nôtre, c’est s’aveugler.
Pas inutile dès lors de se pencher sur l’évolution qui se dessine dans l’architecture du continent. Le plan de sauvetage de la Grèce et le renforcement du Fonds de stabilité ont produit un séisme politique. Ce qui paraissait impensable hier devient réalité: les pays de la zone euro seront contraints à la discipline, et pour cela devront soumettre au préalable leurs budgets à une autorité européenne.
Un bond vers le fédéralisme. L’Allemagne, longtemps si réticente à l’idée même de la solidarité financière entre Etats, joue le jeu. Les désaccords de détail éclipsent le mouvement de fond: entre les pays concernés, les liens se renforcent vite et fort.
Mais le processus se limite à la zone euro. Les membres de l’UE qui n’en sont pas assistent avec irritation à ces grandes manœuvres. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont mené l’affaire. La Commission et le Parlement européens sont restés à l’écart. Où cela mène-t-il?
Tout indique que l’Europe dessinera trois cercles. Au cœur, la zone euro avec les pays prêts à serrer les rangs autour de l’axe franco-allemand, acceptant des règles budgétaires communes et des coopérations renforcées. Et l’Union dans son entier, avec ses 27 membres, bientôt 28 avec la Croatie. Son champ restera large: le budget de l’institution, le marché unique, la législation communautaire, le commerce extérieur, la diplomatie, encore tâtonnante, et un jour, une défense rassemblée.
Comment l’Europe vivra-t-elle entre ces deux étages? La possibilité de passer de l’un à l’autre ne rassure pas tout le monde. Beaucoup dépendra du tact et de l’empathie dont feront preuve l’Allemagne et la France. Les cocoricos du genre «c’est moi qui ai sauvé l’Europe et le monde» passeront mal.
Enfin, autour de l’Union, se constitue un troisième cercle. Celui des pays qui ont partie liée avec elle mais qui ne peuvent ou ne veulent pas en faire partie. De la Serbie à la Turquie, de la Norvège au Liechtenstein et bien d’autres, sans oublier… la Suisse.
Imaginer que chacun de ces Etats obtiendra un statut sur mesure est irréaliste. L’Union, pour s’y retrouver dans ce dédale, pose des règles du jeu. Ses difficultés actuelles la rendront plus vigilante que jamais. Elle fait d’ores et déjà la différence entre les simples associés et les quasi-membres. Les premiers, tels Israël, le Maroc et bien d’autres, ont avec elle des accords limités, surtout commerciaux.
Les seconds, telles la Suisse ou la Norvège (à travers l’EEE), sont beaucoup plus étroitement liés: large reprise du droit communautaire, accès au marché unique, coopération dans la recherche et la culture, intégration au système policier de Schengen et Dublin, et bien d’autres passerelles utiles aux deux parties.
Cette proximité poussée a un corollaire: les pays qui en bénéficient doivent accepter de suivre l’évolution de la législation commune sans de sempiternelles négociations, accepter aussi l’arbitrage des instances européennes. Ce que la Suisse refuse pour l’instant. D’où le blocage actuel.
A nous de décider. Nous serons amenés soit à nous rapprocher davantage, soit à prendre le large. Le statu quo n’est qu’illusion. L’édifice européen est en plein mouvement. Nous devrons bouger nous aussi.
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