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Nouvelle bataille pour l'or bleu
L’eau à vil prix, c’est fini!

Par PHILIPPE LE BÉ - Mis en ligne le 23.12.2009 à 16:36

Le réchauffement climatique a mobilisé la planète à Copenhague. La rareté croissante de l’eau potable, qui met en péril des millions de personnes, exige des investissements considérables.

«Eau, tu n’as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte sans te connaître. Tu n’es pas nécessaire à la vie: tu es la vie.» Précisément, cette vie dont nous parle Antoine de Saint-Exupéry échappe à 1,8 million d’enfants par année dans le monde, qui meurent des suites directes de diarrhées ou d’autres pathologies causées par la consommation d’eau insalubre ou par un assainissement inadéquat. Ce terrible constat, brossé par le Programme des Nations Unies pour le développement humain (PNUD) en 2006, pourrait encore empirer dans les années à venir. Les dérèglements climatiques, à l’origine de l’effondrement des terres et d’inondations catastrophiques au Bangladesh ou de pluies toujours plus erratiques au Mali, rendent encore plus difficile l’accès à l’eau potable.

Tensions croissantes. D’ici à quinze ans, les régions du monde où les populations n’auront pas droit aux 1500 m3 d’eau par an considérés comme nécessaires à leur survie et à leur hygiène vont se multiplier. Selon un tout récent rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau, cinq milliards de personnes seront privées d’installations sanitaires décentes en 2030. Cette pénurie va engendrer des tensions croissantes, déjà clairement visibles entre la Turquie, la Syrie et l’Irak à propos du Tigre et de l’Euphrate, entre le Pakistan et l’Inde autour du bassin de l’Indus, entre Israël et ses voisins palestiniens au sujet du Jourdain et des nappes phréatiques de Cisjordanie.

Agriculture gourmande. La plupart des experts sont d’accord: quantitativement, l’eau ne manque pas sur notre planète. Mais sa répartition dans l’espace et le temps demeure inégale. Et surtout sa qualité laisse franchement à désirer. Y compris dans les pays industrialisés comme aux Etats-Unis où l’eau du robinet distribuée dans les grandes villes n’est souvent pas buvable. Par ailleurs, l’agriculture demeure le secteur le plus gourmand en eau: 70% de l’ensemble de la consommation, bien avant l’industrie (20%) et les besoins domestiques (10%). Enfin, une mauvaise gestion de l’or bleu est à l’origine de bien des maux. Son exploitation, sa distribution, sa rétention et son traitement sont souvent largement défaillants dans de nombreux pays.

Viande ravageuse. Dans le monde agricole, le gaspillage de l’eau est la conséquence de certains modes de production et de consommation. Ainsi la culture intensive est souvent liée à une irrigation massive, surtout dans les périodes de sécheresse. Le sud de l’Australie crève de soif depuis huit ans. Le grand fleuve Murray se vide dangereusement. Quant à la surconsommation de viande, désormais prisée par les pays émergents, elle nécessite aussi de grandes quantités d’eau. Le bifteck américain est notamment produit à partir de bovidés qui se nourrissent de luzerne, l’une des plantes fourragères les plus assoiffées (900 litres pour un kilo de matière végétale). Pour la même énergie calorifique, il faut dix fois plus d’eau pour la viande que pour le pain. Si le monde devenait végétarien, la crise de l’eau serait en partie réglée. A condition bien sûr que les agrocarburants ne viennent pas dévorer les terres destinées à l’alimentation humaine (lire l’interview de Peter Brabeck-Letmathe).

Valeur monétaire. A partir de ces observations, un débat de société s’est engagé. Un courant de pensée, soutenu par des industriels et des économistes, part du principe que tant que l’eau sera considérée comme un bien sans valeur monétaire, ou presque, elle continuera à être gaspillée. Peter Brabeck-Letmathe incarne cette vision. Le président de Nestlé est largement influencé par le professeur zurichois Alexander Zehnder, dont la renommée internationale s’est notamment nourrie de ses travaux sur le développement durable et la collaboration entre l’économie et la société.

Exemple sud-africain. Jusqu’à un certain seuil, qui pourrait être fixé à 50 litres par jour et par personne pour la boisson et l’hygiène, l’eau doit être considérée comme un droit humain, accessible à chacun et à un prix très bas. Les collectivités publiques financent la collecte, l’acheminement et le traitement de ce précieux liquide. Mais au-delà de ce minimum vital, estime Alexander Zehnder, l’eau doit devenir un bien économique, évalué à un juste prix qui oscille en fonction de l’offre et de la demande. Remplir sa piscine doit coûter plus cher à celui qui a les moyens financiers de se la payer.

Le slogan «toujours assez d’eau pour tout le monde n’importe quand et à un prix très bas» en cours dans des pays comme la Suisse depuis des décennies ne sera peut-être bientôt que de l’histoire ancienne. Certains pays pratiquent déjà une politique incitant aux économies. Ainsi depuis cinq ans en Afrique du Sud, les premiers 6000 litres d’eau mensuellement consommés par un ménage (quatre personnes) sont gratuits. Donc à la charge de la communauté toute entière par le jeu de la fiscalité. Audelà de cette quantité, l’eau est taxée selon un tarif progressif.

Incitations à économiser l’eau. Dès que l’utilisateur doit payer son eau, il est a priori incité à faire preuve d’imagination pour en améliorer la gestion. Le paysan met en place un système d’arrosage au goutte à goutte, comme cela est déjà pratiqué dans certains pays comme Israël ou Singapour, le particulier récupère systématiquement l’eau de pluie et modère sa consommation personnelle, l’industriel investit dans des machines plus économes en eau, les architectes et constructeurs prévoient comme au Japon des immeubles équipés d’un système de recyclage des eaux usées pour une seconde utilisation dans les toilettes.

Quant aux collectivités publiques – Etats, régions et villes – elles devront investir des sommes colossales pour remplacer des conduites devenues vétustes (environ 150 milliards de francs en Suisse!). Selon les auteurs du rapport mondial des Nations Unies précité, chaque dollar investi pour améliorer l’accès à l’eau se traduit par des gains de 3 à 34 dollars. A contrario, lorsque l’investissement est faible, le PIB peut en être lourdement affecté, jusqu’à concurrence de 10%.

Bourse de l’eau. Comment mieux gérer l’eau? C’est ce qu’Alexander Zehnder tente d’expérimenter dans l’Alberta, province canadienne dont le climat est aride et le sol très sec. L’agriculture vit principalement de l’irrigation, l’eau étant acheminée par les grandes rivières provenant des Rocheuses. Edmonton et Calgary, les deux principales villes en très forte expansion démographique, vont avoir besoin de toujours plus d’eau. «Un endroit idéal pour expérimenter une Bourse de l’eau qui fonctionnerait à l’image de celle de Chicago pour les céréales», affirme le professeur.

Aujourd’hui, l’Alberta pratique le système first in time, first in right. Le premier arrivé a droit à son eau gratuite. Il ne finance que les infrastructures. Comme la formule de taxation généralisée ne semble pas avoir la cote, l’idée d’une Bourse réglant le prix de l’eau en fonction de l’offre et de la demande a germé. L’eau des ménages y serait également traitée tout en demeurant la seule à bénéficier d’une subvention pour garantir un prix relativement bas. Alexander Zehnder est à l’origine de ce projet étudié sur place par des experts, notamment par ceux qui ont développé l’indice Dow Jones Sustainability World. Lequel prend en compte, dans les performances des entreprises, des critères sociaux et environnementaux. «Pour l’heure, c’est de la théorie. Il faut vérifier si cela fonctionne ou pas», conclut le professeur, très pragmatique.

Finalité du développement. L’idée même d’une telle Bourse fait bondir Riccardo Petrella, politologue, économiste italien et fondateur de l’Institut européen de recherche sur la politique de l’eau. «En quoi la Bourse du grain de Chicago a-t-elle stabilisé les prix et les marchés, favorisé transparence et concurrence, nourri la planète? C’est de la foutaise», s’insurge-t-il. Et Riccardo Petrella de déplorer que la marchandisation de l’eau, un bien vital, participe à une dérive constatée depuis trente ans. «On fait sortir du secteur non marchand ce qui est essentiel à la vie des collectivités pour satisfaire des besoins individuels à travers des mécanismes de marché.»

Avant de fixer une valeur monétaire à l’eau, encore faudrait-il commencer par se poser la question de la finalité du développement. Et Petrella de prendre l’exemple de la France qui, choisissant d’utiliser 44% de l’eau de ses rivières pour refroidir ses centrales nucléaires et satisfaire ce modèle de développement, entraîne l’usage agricole de l’eau dans une contrainte de productivité dévastatrice pour l’environnement. Se focaliser sur le prix, ce ne serait donc qu’une solution boiteuse, masquant une incapacité à trouver un autre modèle de développement. Celui, par exemple, d’une agriculture organique, qui ne détruit pas les sols, produite et consommée localement, financée par de nouvelles coopératives qui pourraient être transrégionales, à l’échelle des 261 grands bassins de la planète. Ce ne serait donc nullement un retour à l’autarcie.

Eau bleue, eau verte. Repenser la stratégie de l’eau, c’est aussi la démarche d’Alexander Zehnder, même si son approche est bien différente de celle de Riccardo Petrella. A ses yeux, l’eau dont il est question est bien celle qui coule dans nos rivières et nos lacs, c’est l’«eau bleue». Et non pas l’«eau verte», la pluie qui fait pousser les plantes agricoles dont nous nous nourrissons. Représentant 65% de la quantité d’eau globale sur la Terre, cette «eau verte» échappe bien naturellement à toute taxation. Mais ce n’est pas une raison pour la négliger dans la gestion générale de l’eau disponible.

Deux visions. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, «ce sont les pays riches qui vont continuer à nourrir la planète», et notamment les Etats-Unis, l’Australie, la France et le Canada, auxquels il convient d’ajouter l’Argentine. Ces cinq grands disposent en effet de la plus importante masse d’eau bleue et d’eau verte réunies dans le monde. Et le professeur de plaider en faveur d’un marché libre de l’agriculture, celle-ci n’étant plus utilisée comme une arme politique de domination. Non, plaide-t-il, les échanges alimentaires à grande échelle et sur de longues distances, par voie maritime, ne sont pas écologiquement et énergétiquement néfastes.

Deux visions bien différentes sur la gestion de l’eau et de l’agriculture semblent s’opposer. L’une cherche à mettre en place des instruments efficaces d’incitation à l’économie, en privilégiant les lois du marché et les échanges globaux. L’autre remet radicalement en question notre mode de production, en favorisant la participation des citoyens à la gestion locale des affaires. Et si la solution était de prendre le meilleur des deux formules?

 

COMBIEN D’EAU FAUT-IL POUR PRODUIRE...

1kg de pommes de terre - 640 litres

1kg de pain - 1000 litres

1kg de steak de boeuf - 7000 litres

L’agriculture représente 70% de la consommation d’eau dans le monde.

Chaque année, 1,8 million d’enfants meurent à cause de l’eau insalubre.




Tags: Copenhague, or bleu, eau, réchauffement climatique,

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