Philip K. Dick demandait: «Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?» Ken Rinaldo répond avec une question qui nous entraîne encore plus loin dans les vertiges de l’intelligence artificielle: «Les robots rêventils du printemps?» Autrement dit, les machines pensantes construites par l’homme espèrent-elles le retour des beaux jours? Aspirent-elles aux lendemains qui chantent? Rêvent-elles d’un avenir meilleur pour leurs créateurs?
«Ma recherche artistique brouille les frontières entre êtres vivants et non vivants. Je crée et je développe des interfaces robotiques entre humains et d’autres espèces en étudiant des systèmes de vie naturels, dont j’utilise les principes afin de mettre en place des systèmes de vie artificielle», résume Ken Rinaldo. «Il crée un espace de dialogue avec la technologie, conçue comme une extension de la sphère humaine.
Le futur de l’humanité passe par la cybernétique, de la même manière que le marteau prolonge le bras», analyse Patrick Gyger, directeur de la Maison d’Ailleurs qui propose huit installations de l’artiste américain – sculptures interactives, écosystèmes inédits, robots sociaux, liens symbiotiques entre domaines technologique et biologique.
Clic clac. Dans un monde hérissé de caméras de surveillance, les Paparazzi Bots nous poussent à réfléchir au quart d’heure de gloire qui est l’apanage des habitants du XXIe siècle. Ces trépieds de taille humaine moyenne s’avancent vers les visiteurs et tirent le portrait des plus souriants. Patrick Gyger s’avère très à l’aise face à ces objectifs autonomes. «Les machines pensantes ont une affinité naturelle avec Patrick», rigole Ken Rinaldo.
Œuvre de vie artificielle et de robotique, Autopoiesis constitue un groupe de conscience composé de six bras articulés qui entrent en interaction avec les visiteurs. L’un des membres se termine par une caméra. Il ondule telle une trompe, flaire de son œil électronique celui qui s’approche.
L’ossature de ces bras est faite de sarments de vigne. «Parce que le cabernet sauvignon, c’est bon», sourit Ken Rinaldo. Mais aussi parce que les tiges témoignent de la vie de la plante, mue non seulement par un élan vertical vers le soleil, mais aussi par des impulsions latérales, ces vrilles qui, en pre-nant appui sur des supports extérieurs, participent de la croissance...
Un coup de langue. Ken Rinaldo rappelle qu’estomac et intestins constituent le système nerveux entérique, possédant les mêmes neurones et les mêmes neurotransmetteurs que le cerveau humain.
Brouillant les frontières entre l’organique et l’inorganique, il construit avec Enteric Consciousness «le plus grand robot en forme de langue du monde», une chaise de massage, rouge, râpeuse, vigoureuse, contrôlée par un estomac artificiel rempli des mêmes bactéries que l’estomac humain.
«Il existe dix fois plus de cellules bactériennes que de cellules humaines dans notre corps (1000 trillions contre seulement 100 trillions)!» Ces parasites sont consubstantiels à la vie. «Tuer des bactéries, c’est se tuer soi même», professe Ken Rinaldo, et Patrick Gyger d’invoquer le nom de Lovecraft...
Tomates au basilic. Tandis qu’à l’extérieur on bétonne, on pollue, on pille, les machines délicates de Ken Rinaldo semblent indiquer le chemin d’un futur différent. L’artiste se dit «prudemment optimiste» quant à l’avenir de l’homme.
Nombre de scientifiques et d’artistes ont compris que la planète était surpeuplée, alors que les banquiers continuent de prôner la croissance, idée absurde quand on sait que les ressources sont finies. «La conscience globale qui émerge avec l’internet peut nous sauver. En même temps, nous bouffons la planètes comme des porcs.»
A contre-courant des systèmes de production alimentaire toujours plus industrialisés, pour résister à l’absurdité de «la salade de 1500 miles» (2550 km, c’est la distance moyenne parcourue par une salade du producteur à l’assiette...), il a imaginé The Farm Fountain, une installation dans laquelle les poissons fertilisent des plantes (tomates, basilic, roquette, menthe, coriandre...) qui purifient l’eau. Cette utopique ferme fontaine (www.farmfountain.com) est proposée sur le net, libre de droits.
Poisson roule. The Augmented Fish Reality se compose de trois aquariums montés sur roulettes contenant chacun un poisson de combat siamois qui joue le rôle de pilote. En déclenchant un senseur, il peut diriger son module vers les quatre points cardinaux. Parfois, il se retrouve nez à nez avec un congénère. Séparés par six millimètres de verre, les deux bestioles entament aussitôt les rituels d’intimidation.
Devant la plus paisible de ses œuvres, Ken Rinaldo évoque l’intelligence clairement sous-estimée des poissons. Accroupis au bord du jardin zen contenant les aquariums mobiles, nous attendons, émerveillés, que le petit poisson mette en branle son véhicule.
Le temps s’immobilise sous les combles de la Maison d’Ailleurs. Enfants de la nature et de la technologie réunies, pleinement réconciliés avec notre double ascendance, nous retrouvons notre innocence perdue et des raisons de croire que le futur existe.
Les robots rêvent-ils du printemps? Installations de Ken Rinaldo. Yverdon. Maison d’Ailleurs. Du di 19 au 20 mars 2011. www.ailleurs.ch
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