Ma chère Collègue, Vous avez introduit une motion demandant que le Conseil national chante une strophe de l’hymne national le premier lundi de chaque session, en alternant les quatre langues nationales. Ainsi, sur une année, les quatre sessions couvriraient tous les idiomes nationaux. Cette noble initiative vise à ce que le Parlement donne l’exemple au reste de la nation. Il est déplorable que ce ne soit que sur les stades de football que cet hymne retentisse. Cependant, les gros plans de la TV à cette occasion décèlent l’ignorance crasse de joueurs à la bouche close, certains ignorent les paroles, d’autres la mélodie, d’autres encore ne savent pas chanter.
Or, le Parlement est composé, comme une équipe de football, de toutes sortes de gens. Les obliger à chanter à l’unisson produira un résultat douteux. Ainsi, le signataire de ces lignes fut expulsé à deux reprises de chorales d’amateurs: tout le pupitre des basses déraillait dès qu’il émettait le moindre son. Votre motion suppose que tout le monde soit capable de chanter, alors que certains n’y parviennent pas faute d’ouïe, de formation ou d’attirance. Tant qu’à obliger les parlementaires à chanter, pourquoi ne pas les contraindre à valser, courir le marathon ou réussir une mayonnaise?
Vous répondrez que l’hymne national est un témoignage obligé du patriotisme. Ceux qui s’y refusent avouent leur manque d’amour de la patrie, leur esprit suspect d’internationalisme, leur anarchisme rédhibitoire. Le Bureau du Conseil national, qui n’en rate pas une, a avalisé cette interprétation: selon lui, cet hymne risquerait de blesser la sensibilité de certaines minorités. C’était exactement ce que vous vouliez entendre. Vous avez marqué un point: au vote, vous n’avez échoué que par 93 voix contre 83. Une fois de plus, l’UDC a bien utilisé son fonds de commerce national-populiste.
La Suisse a des problèmes plus urgents que de chanter ou non l’hymne national au Parlement. Notre système social est branlant, que ce soit l’assurance maladie, l’AI ou l’AVS, le chômage. La démographie est déficiente, faute d’une politique familiale. Notre armée surdimensionnée ne peut même pas assurer la protection de navires suisses au large de la Somalie. Le secret bancaire vient de s’effondrer en un clin d’oeil. Nous avons perdu Swissair et il s’en est fallu de peu qu’UBS connaisse le même sort. Notre approvisionnement énergétique est menacé à moyen terme. Sur tous ces objets, votre parti unanime refuse les solutions réalistes et se comporte comme une opposition parlementaire. Vous faites partie des Neinsager.
Votre motion sert à masquer ce refus de gérer la politique ordinaire. Après avoir braillé à tue-tête, vos collègues de parti deviendront-ils, pour autant, plus raisonnables, plus pragmatiques, moins enclins à voter de façon stalinienne selon les diktats de la direction? Vous me permettrez d’en douter. Un bon travail parlementaire est fait d’étude préalable, de la consultation d’experts, de discussions posées, d’écoute de l’autre, du souci de tous les citoyens, de l’aboutissement d’un consensus aussi large que possible. Dans toutes ces démarches, vous faites défaut. Vous êtes pour ce qui est contre et contre ce qui est pour. L’hymne national ne sert en l’occurrence que de cachemisère à un autisme partisan.
Tant qu’à obliger les parlementaires à chanter l’hymne national le premier lundi de chaque session, pourquoi ne pas les contraindre à valser, courir le marathon ou réussir une mayonnaise?
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