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Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 05.09.2012 à 16:48 |
Silences, non-dits, difficultés relationnelles, réflexions sur le temps qui passe, la vie et la mort, mais aussi sur le cinéma, l’acte de filmer, comme dans le somptueux Close-Up (1990), l’un de ses meilleurs films à ce jour: Abbas Kiarostami est un cinéaste précieux, un esthète qui cache sous son apparent maniérisme une volonté farouche de montrer l’indicible et de défendre des valeurs profondément humanistes. Impossible à décrire en quelques lignes tant elle est protéiforme même si les mauvaises langues ont fait de l’ennui son dénominateur commun, son œuvre s’enrichit aujourd’hui d’une nouvelle aventure: un film tourné au Japon, avec des acteurs japonais et dans une langue qui lui est totalement étrangère.Deux ans après un Copie conforme tourné en Toscane avec Juliette Binoche, Like Someone in Love nous emmène à Tokyo sur les traces d’une jeune fille travaillant comme call-girl à l’insu de son copain, et qui va se rendre chez un vieil homme qui cherche, plus qu’un corps juvénile, quelqu’un avec qui partager un moment de complicité. Ou le triangle amoureux revisité dans un film stylisé à l’extrême (Kiarostami utilise plus que jamais des vitres, fenêtres, écrans et miroirs pour mieux insister sur le côté de plus en plus fragmentaire des relations humaines) et se déroulant pour l’essentiel, en plans fixes, dans trois lieux: un restaurant, un appartement et une voiture. La grande force de Like Someone in Love, c’est d’arriver à faire passer beaucoup d’émotion malgré une grande économie dans les dialogues et une mise en scène aussi froide que l’environnement urbain qui sert de cadre au film – on est loin des paysages ensoleillés du Goût de la cerise, Palme d’or 1997, ou d’Au travers des oliviers (1994).Voici, autour de quelques mots clés, la retranscription d’une interview d’Abbas Kiarostami réalisée à Cannes en mai dernier.RELATIONS HUMAINES «Le problème en ce qui concerne les relations humaines, c’est de savoir d’où vous venez. Car c’est de là que viennent tous les malentendus: si vous ne savez pas qui vous êtes, vous ne savez pas quoi faire, que dire. Mais mon but, en réalisant Like Someone in Love, n’était pas de me pencher sur des questions identitaires. Car de toute manière, vous pouvez prendre n’importe quel personnage de n’importe quel film, il aura forcément un problème identitaire.» JAPON «Même si les Japonais sont différents de nous, je suis parti au Japon avec l’idée de chercher non pas leurs particularités, mais les éléments qui les rendent dans le fond pas si différents. Je suis allé à la recherche des similarités et non des différences. A partir de là, j’ai réalisé un casting de la même manière qu’en Iran, en France ou en Italie. J’ai considéré deux aspects, le physique et le potentiel. C’est uniquement en ce qui concerne la langue, la parole, que j’ai dû m’en remettre à quelqu’un qui parlait japonais. Lorsqu’on va tourner dans un pays étranger, on ne doit pas se soucier de comment seront les gens. Il faut se contenter de croire à nos personnages. Les Japonais que vous voyez dans mon film, je ne les ai pas trouvés au Japon, je les ai emmenés avec moi depuis Téhéran. Ils me sont apparus au milieu de la nuit dans ma chambre à coucher, je les ai créés, je leur ai écrit une histoire, et ensuite je leur ai trouvé des visas pour pouvoir les emmener au Japon…» DIRECTION D’ACTEUR «C’est facile de tourner dans une langue étrangère. Vous devez d’abord avoir confiance en quelqu’un, un interprète qui vous traduit les dialogues, vous dit ce qui est dit. Puis il se passe quelque chose de très beau: vous regardez le visage des acteurs en vous demandant si vous croyez ce qu’ils disent. Car ce qui est valable avec votre langue maternelle l’est aussi avec une langue étrangère. En fonction du visage des gens, vous croyez ou non ce qu’ils disent. Lorsque vous voyez une trace de mensonge dans le visage d’un acteur, ou de votre conjoint, cela veut dire qu’il joue. Et dans mes films, je ne veux pas des gens qui jouent.»CLICHÉS « J’ai fait très attention à ne pas montrer de choses trop japonaises. Parce que dans de nombreux films tournés par des réalisateurs étrangers au Japon, le pays est exotique, avec quelque chose de touristique. Chaque fois que je voyais un de ces passages piétons avec des centaines de personnes qui se croisent, j’évitais ainsi de le filmer. L’équipe continuait à me demander si je ne voulais pas une de ces images, mais j’ai tenu bon. Vu que je cherchais les similarités, je devais éviter tout ce qui allait à l’encontre de cela, et pas seulement dans les personnages, également dans les décors. Quand la géographie devient trop présente, cela dessert le film, à moins que vous ne tourniez pour le National Geographic.»VOITURES «Il s’agit d’un endroit privé, intime, idéal pour les dialogues. La caméra est fixe, mais l’image bouge. Chaque seconde, il y a un film entier autour de vous. Vous pouvez faire le point sur les personnages ou sur le paysage extérieur. Les personnages peuvent de plus regardez où ils veulent sans avoir à se justifier, ce qui offre une grande potentialité en matière de dialogues. Si vous avez besoin d’une pause, il suffit qu’un personnage montre quelque chose à l’extérieur. Et si le conducteur s'énerve, il peut passer ses nerfs sur le conducteur de devant. Vous pouvez aussi vous taire. Le silence fait sens dans une voiture. Un ami m’a d’ailleurs dit qu’il avait résolu tous ses problèmes de couple en voiture. A la maison, il y a les enfants et on peut fuir une conversation en s’enfermant dans une pièce. Pas en voiture.»IRAN «Même lorsqu’on vous donne la permission de tourner, vous n’avez aucune garantie de pouvoir bel et bien le faire. Car entre le moment où on vous donne cette permission et celui où votre film est projeté, il se passe des mois. Et en Iran, en neuf fois un gouvernement peut changer neuf fois. Il n’y a donc aucune garantie. Pour avoir une garantie totale, vous devez faire partie du gouvernement. C’est la seule solution. Mais c’est clair que ce serait plus simple pour moi de tourner en Iran, cela m’éviterait de donner mes instructions à travers un interprète.»«Like Someone in Love». D’Abbas Kiarostami. Avec Rin Takanashi, Tadashi Okuno et Ryo Kase. France/Japon, 1h49.Abbas Kiarostami, photographe à ses heures, expose jusqu’au 13 octobre à la Galerie Lucy Mackintosh de Lausanne. www.lucymackintosh.ch |









