Vice-présidente de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Adrienne Corboud Fumagalli est, depuis 2008, chargée de la valorisation et de l'innovation. Son job: faire en sorte que les découvertes de l'EPFL trouvent un aboutissement dans l'économie romande. Pour L'Hebdo, cette ancienne membre de la direction du groupe Kudelski analyse cette modification structurelle vers les entreprises actives dans les moyennes et hautes technologies et les industries dites du savoir qui ont permis à la région de traverser la crise sans trop de dégâts.
Le «quaternaire» est devenu un des piliers de l'économie romande. Etes-vous surprise?
La meilleure matière première dont dispose la Suisse, c'est sa matière grise. Elle a toujours été obligée d'être compétitive en termes d'innovation et de formation. Il s'agit à la fois de la capacité d'inventer, de maintenir la recherche, puis de la capacité à la matérialiser en éléments concrets.
Pourquoi la Suisse romande s'en sort-elle si bien?
La microtechnologie, le medtech et les biotechnologies sont l’une des forces de la Suisse romande. Durant ces cinq dernières années, c’est précisément le secteur des sciences de la vie qui s’est taillé la part du lion dans les investissements du capital-risque suisse; et c’est l’un des axes stratégiques de l’EPFL. La Suisse romande jouit d’une concentration de gens bien formés, capables de réfléchir et de faire avancer l'économie, ainsi que la formation. Cela crée un cercle vertueux qui favorise le transfert technologique.
Comment ce dernier se concrétise-t-il?
Le premier transfert est la formation d'étudiants, d'ingénieurs de bon niveau qui vont permettre de stimuler cette dynamique. Ils sont près de 800 chaque année à obtenir leur diplôme de master et à se lancer sur le marché. La preuve de cette attractivité nous vient du nombre de grands groupes étrangers qui veulent s'implanter en Europe. Les premiers attraits historiques de la Suisse, ce sont sa fiscalité et sa stabilité politique, mais de plus en plus, et tous les offices économiques nous le disent, c’est la qualité d’institutions scientifiques comme la nôtre qui emporte leur volonté de rejoindre la petite Helvétie. Ils se rendent compte très vite qu'ils peuvent trouver du personnel de qualité et développent des activités supplémentaires, notamment dans la R & D. De l'horlogerie à la microtechnique, la Suisse romande dispose de multiples compétences historiques (précision, technologie...) pour la réalisation de produits à haute valeur ajoutée.
Quel rôle joue un institut comme l'EPFL?
L'EPFL joue un rôle important. C'est une pépinière d'idées et de chercheurs. Elle travaille sur le futur. Par exemple, nous avons mis en place un système, le tenure track system, qui constitue un socle de jeunes chercheurs de qualité mondiale. Durant cinq ou six ans, ces jeunes professeurs acquièrent une certaine liberté d’action tout en bénéficiant d'un laboratoire avec du personnel qualifié. C'est une période délicate et très stimulante pour eux, car ils doivent faire leurs preuves avant d’être nommés définitivement. Nous avons été les premiers en Europe à le faire sous cette forme. Cela a amené du renouveau dans la recherche. L'EPFL compte plus de 250 laboratoires de petite taille, des alvéoles d’une immense créativité qui nous permettent de nous pencher relativement rapidement vers de nouveaux défis scientifiques.
Mais il faut aussi saluer le rôle des hautes écoles spécialisées. Si parfois l’EPFL se penche sur des questions très futuristes ou très fondamentales, dans les HES, les ingénieurs ont la possibilité de réaliser des choses à plus court terme, ce qui est aussi intéressant pour les entreprises. SwissCube, le premier satellite entièrement construit en Suisse par des étudiants, illustre cette complémentarité. La Suisse romande offre toute la chaîne de développement, du labo à l'entreprise en passant par le prototype.
Des chercheurs prometteurs d'accord. Mais quel est le lien avec l'industrie?
Nous avons créé des centres thématiques qui permettent à l'industrie de s'adresser à nous, par exemple dans le domaine des transports ou de l’énergie. Nous avons la possibilité de demander à des laboratoires de collaborer sur des projets, même si leur domaine de compétence est très différent. Cette approche transdisciplinaire permet de concrétiser certains éléments, tout en maintenant la recherche pointue. Cette démarche a prévalu pour Alinghi ou Solar Impulse. Cela amène des gens de laboratoires très différents à chercher ensemble des solutions. Le savoir est mis au service de la conception.
Ne prenez-vous pas la place des centres de recherche industriels?
Non. Cette démarche permet aux entreprises d'élargir leur horizon de recherche. Leurs propres R & D travaillent davantage à un horizon de trois ou cinq ans. Elles réfléchissent plutôt en termes d'amélioration et ne disposent pas forcément de compétences dans tous les domaines. Nous en avons une palette très large. Les industriels doivent le comprendre: nous ne sommes pas là pour faire leur métier ou du pur consulting, mais pour mettre à disposition les découvertes des chercheurs dans des domaines dont le développement et la commercialisation reviendront aux entreprises.
Est-ce que cela suffit?
Non, il faut aussi favoriser l'interaction avec les entreprises. Pour nous, c'est par exemple la création du Quartier de l'innovation qui permet aux sociétés de s’y implanter. La proximité permet aux gens de trouver un langage commun et de développer une complémentarité. Les entreprises qui s'installent présentent la thématique qui les intéresse et restent ouvertes à celles des étudiants. Car il est vital pour ces sociétés de se réinventer, de trouver ce qui permet de rester différents des concurrents.
C'est pourquoi notre modèle plaît.
Comment cela se concrétise-t-il?
Nous proposons des contrats-cadres qui permettent même plusieurs projets en parallèle. Ainsi, nous allons à l'essentiel, dans les projets de recherche, plutôt que de perdre du temps sur des aspects juridiques. Cela nous a permis de multiplier par trois ou quatre les collaborations avec des partenaires stratégiques leaders dans leur secteur. Nos récents partenariats comptent Alcan, Cisco, Debiopharm, Logitech, Merck Serono, Nestlé, Nokia. Nous sommes très ouverts aux collaborations et très coopératifs pour les transferts de technologie. Notre rôle est d'aider les entreprises à parvenir à un output industriel. Notre «bienveillance» se justifie aussi par le fait que nous sommes une institution publique. La Confédération finance tout de même notre budget à hauteur d'un demi-milliard de francs pour l’enseignement, la recherche et également pour contribuer à la création d’emplois hautement qualifiés.
L'EPFL est également reconnue pour le nombre de start-up qu'elle lance?
En 2009, elles sont une vingtaine. Et nous espérons toujours faire mieux. Pour aider la création de jeunes entreprises, on a mis sur pied ce qu'on appelle les «innogrants». C'est un programme qui garantit durant une année le salaire d'un chercheur. Il peut ainsi se consacrer à sa recherche dans laquelle nous avons identifié un potentiel de développement pouvant amener le lancement d'une start-up. Il peut affiner ses découvertes. Par exemple, une découverte sur les lasers a permis de trouver une technique de visualisation du flux sanguin en temps réel; c’est le projet de la start-up Aïmago. Depuis 2005, nous avons reçu 220 projets et financé une quarantaine. Cette étape précède le capital-risque.
Un gage d'avenir?
Oui, mais il ne faut pas faire d'erreurs. Notamment que l'on ne donne pas les moyens de vivoter trop longtemps. C'est un peu le risque et un problème européen. Nous avons beaucoup de jeunes entreprises, mais souvent elles ont de la peine à grandir. Nous avons fait une comparaison: autour du MIT, un exit de société (mise en Bourse ou vente) intervient en moyenne cinq ans après la création. En Europe, il faut en compter dix. Pendant ce temps-là aux Etats-Unis, elles créent dix fois plus d'emplois et de valeur.
Quel est le profil des chercheurs qui se lancent?
La part des étudiants suisses dans notre école est de 55%. Mais au niveau des créateurs d'entreprises, ils ne sont plus que 25%. C'est une question d'état d'esprit. Les étrangers sont déjà sortis de leur zone de confort. Les Suisses souffrent aussi peut-être d'un rapport spécial à l'échec. Il est piquant de remarquer que ce sont les étrangers, européens, qui pourraient dans le futur redynamiser le tissu des PME romandes, tout comme aux XVIIe et XVIIIe siècles lors de l’immigration des Huguenots développant des technologies d'impression et l’horlogerie dans les cantons de Neuchâtel et de Genève.
Comment venir à bout de cette frilosité?
En suscitant des vocations entrepreneuriales par des témoignages, telles que les conférences VentureIdeas@EPFL. Puis quand ils se lancent, peut-être par la mise en place de mentorats. L'industriel qui est passé par ces étapes dispose d'un carnet d'adresses, d'une crédibilité et d'une expérience probablement déterminants pour un jeune entrepreneur. La crédibilité du mentor ouvre des portes. Après il faut convaincre, c'est sûr. Mais cela donne des occasions uniques. Je pense aussi qu'il faut foncer. Avec «Trouver mon premier client», nous incitons les jeunes pousses à signer de vrais contrats. Pas des tests sans retour financier.
Pourrait-on imaginer un quartier de l'innovation ailleurs en Suisse romande?
Il existe déjà des incubateurs, comme Neode à Neuchâtel. Mais il faut quand même une certaine masse critique pour arriver à vraiment générer un quartier de l'innovation. Il est plus facile de bouger les experts qui évaluent les projets que de créer partout des centres de recherche.
La Suisse romande est petite. Il n'est pas possible de répéter les structures dans chaque canton. Par exemple, que chacun veuille élaborer son fonds d'amorçage ou son parc scientifique. C'est un peu une déperdition d'énergie. En Suisse, les fonds d'amorçage sont trop petits. Ils n'ont pas la profondeur qui leur permet de prendre suffisamment de risques. De plus, pour les start-up, ce sont ces financements early stage qui subissent le plus les effets de la crise; sur l’ensemble de la Suisse, selon l’étude du SECA (2010), ils ont diminué entre 2008 et 2009 de près de 40%.
[1] Le capital-risque en Suisse Principaux résultats des années 1999 à 2009
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