Jacques, je le pensais immortel. Depuis vingt ans que je le connaissais et que, à la suite d’Yves Berger, je veillais sur son œuvre chez Grasset, l’écoutant projeter sur moi, comme sur un écran amical, les projets, les idées, les intuitions, d’une voix sourde, le regard tourné vers l’intérieur, Jacques me paraissait immortel. Il ne lui arriverait rien. Il était à la fois solide et fluide. Les pieds dans cette terre vaudoise qu’il aimait tant, à sa manière calviniste, et l’esprit désencombré, aérien, aussi bleu que le ciel au-dessus de Ropraz.
Je l’avais appelé quelques jours avant cette mort scandaleuse pour lui lire le texte d’argumentaire qui accompagnait son prochain roman, ironie, étrange et sulfureuse ironie, intitulé Le dernier crâne de M. de Sade. Le texte commençait par cette citation: «Un vieux fou est plus fou qu’un jeune fou, cela est admis, quoi dire alors du fou qui nous intéresse, lorsque l’enfermement comprime sa fureur jusqu’à la faire éclater en scènes sales?»
Jacques avait ri de ce portrait en médaillon: «vieux fou» l’amusait. Il y avait une telle liberté en lui, joueuse, littéraire, charnelle, une facilité de création que je pense n’avoir rencontrée que chez peu de mes contemporains. Qui pouvait écrire si tôt le matin sur la terrasse de Ropraz? Me téléphoner dans la foulée et poser, rocailleux, un «C’est Jacques» sur ma nuit trop courte? Peindre des minotaures à la Picasso? Devenir la chair de ses poèmes? Passer, comme il le disait, «des milliers d’heures à ouvrir des jambes fraîches»? Marauder dans Lausanne? Se souvenir avec une précision horlogère de telle rencontre (Nourissier, Garcin, Arland, Borgeaud, mais aussi une fermière, une jeune fille ou un chat)?
J’aimais l’écrivain. L’autobiographe, le fouilleur-jouisseur mémorialiste, le collectionneur de lui-même. Celui de Monsieur, de L’économie du ciel (qui m’est dédié, ce dont je suis fier), de L’imparfait, ou de Pardon mère, chef-d’œuvre qui évite la mièvrerie, à la fois mortification et tombeau. Le romancier qui adorait choquer, et m’avait raconté en plein soleil, sur son balcon, l’horrifique histoire qui allait donner Le vampire de Ropraz, puis enflammerait une polémique historique avec Un Juif pour l’exemple.
Mais j’aimais l’homme, aussi. Souvent, ses compatriotes suisses l’ont jugé «terroriste» des lettres, impérial, cassant, stratégique. Peut-être. Je n’ai pas connu ce Jacques-là. J’ai connu un gourmand qui ne reculait devant rien.
Je veux garder intacte, dans la lumière couleur paille de l’été fribourgeois, l’image de ce Jacques heureux, sans ombres, force de la nature, déjeunant avec nous au bord du lac de Morat. Un vrai écrivain. Un maître à l’ancienne. Un styliste. Un ami.
«JE L’AVAIS APPELÉ QUELQUES JOURS AVANT CETTE MORT SCANDALEUSE.»Manuel Carcassonne, éditeur
MANUEL CARCASSONNE
Directeur général adjoint des Editions Grasset.
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