«Arrivera-t-elle jusqu''au procès?» Voilà la question que se pose Alec Reymond - l''un des deux avocats de Cécile Brossard, la meurtrière du banquier français Edouard Stern -lorsqu''il va la voir en prison, une fois par semaine, «pour l''aider à garder le moral». Du 10 au 19 juin, la Française sera jugée pour meurtre devant la Cour d''assises de Genève. Elle a avoué les faits commis le soir du 28 février 2005 dans l''appartement genevois de l''homme d''affaires. «Nous avons constamment des inquiétudes à son égard: il y a régulièrement des alertes au suicide. Elle passe par des épisodes dépressifs sévères et présente des troubles alimentaires. Par périodes, elle ne se nourrit plus. Son aspect varie entre le squelette et une constitution normale.»
Sexe et pouvoir. Voici plus de quatre ans que la Française attend son procès derrière les barreaux de la prison de Champ-Dollon. Le 20 mars dernier, elle y a fêté ses 40 ans. «Dans un bon jour, elle est vive, drôle, sympathique. Le lendemain, c''est une vraie loque.» Il n''est pas facile de défendre une meurtrière comme Cécile Brossard. «Elle nous donne ses instructions. En aucun cas, elle ne veut qu''on porte atteinte à la mémoire d''Edouard Stern ou qu''on touche à ses trois enfants.» La Française est persuadée que son amant lui parle, lui envoie des signes. Elle en voit un dans le fait que sa trousse de toilette tombe tous les jours à la même heure. «J''ai été la voir aujourd''hui et, pour la première fois, elle m''a dit: "Je crois qu''Edouard ne m''a jamais aimée"», explique encore Alec Reymond.
Lorsque le cadavre d''Edouard Stern est retrouvé le matin du 1er mars 2005, la nouvelle fait la une des médias. Son corps et sa tête, parés d''une combinaison en latex sont criblés de quatre balles. Ce Français établi à Genève, classé 38e fortune de l''Hexagone, brasse des millions, passe beaucoup de temps dans son avion privé et contrôle moult sociétés. Il fréquente aussi bien Nicolas Sarkozy que Laurent Fabius, tutoie les PDG les plus importants, comme Lindsay Owen-Jones de L''Oréal. Intransigeant en affaires, l''homme a des ennemis. A l''annonce de sa mort, certains hommes d''affaires proches craignent une exécution, se demandent même s''ils doivent prendre la fuite. C''est pourtant presque banalement qu''il est mort: tué par sa maîtresse. Ce fait divers passionne. On y retrouve tous les ingrédients d''un best-seller: amour, sexe, pratiques sadomasochistes, pouvoir, argent. Il fait l''objet de deux livres d''enquête, inspire un roman, une pièce de théâtre et un film. «Pourquoi Edouard Stern, qui est cultivé, beau, bien né et intelligent, vit-il tout à coup cet embrasement et une telle dépendance à l''égard de cette Cécile?» demande Marc Bonnant, avocat de la partie civile. Il poursuit: «Il a dans sa vie des femmes exceptionnelles, alors qu''elle n''est pas immédiatement belle.» Cela se discute puisque d''autres parlent d''un corps «sculptural», mais assurément une femme qui savait offrir à certains hommes ce qu''ils aiment: «Explorons les possibles de nos chairs...»
Enfance désastreuse. Cécile Brossard a vu le jour en France, dans une petite ville située à quelque 60 kilomètres de Paris. Son père est publicitaire, sa mère éducatrice dans un établissement pour handicapés. Maman est dépressive et fait de fréquents séjours en hôpital psychiatrique pour tentatives de suicide, dont une avec ses filles, en plaçant sa tête et la leur dans le four à gaz. Cécile et sa petite sœur Delphine ne peuvent pas compter sur leur père pour trouver du réconfort: l''homme, un libertin soixante-huitard, fait l''amour devant elles. Il encourage très vite ses enfants à être «libérées sexuellement». Ses parents divorcent lorsqu''elle a 8 ans. Vers 10 ou 11 ans, Cécile est abusée sexuellement par un oncle maternel - des accusations confirmées par la sœur de l''abuseur. A l''adolescence, Cécile ne va pas bien, elle se révolte, sèche les cours du lycée. Comme elle ne ressemble plus à l''image idéale que son père se fait d''elle, il la «jette au loin comme une vieille chaussette; elle devient alors le vilain petit canard aux yeux de notre père», témoigne sa sœur. A16 ans, elle connaît son premier amour, un jeune homme suisse, lors d''un camp pour jeunes chrétiens à Interlaken.
Séjour psy. A17 ans, sa mère fait interner Cécile dans un asile psychiatrique. Un séjour qui ne dure pas longtemps grâce à sa tante qui vient la chercher et lui offre l''hospitalité. La jeune fille connaît une période de bonheur, des horaires, des repas en famille, des gens «formidables qui ne parlent pas de sexe», comme elle l''écrira dans un document que ses avocats lui ont demandé de rédiger, un écrit qui comporte une soixantaine de pages et qui raconte sa vie. Pascal Maurer, son deuxième avocat - il connaît Cécile depuis quatre ans - explique: «Nous lui avons dit: "Prenez un stylo et écrivez!" L''écriture peut amener une libération psychologique. Ce document a été déposé chez un notaire pour le dater; 90% de ce qui y figure a été confirmé par l''instruction.» C''est sans formation aucune que Cécile se lancera dans la vie professionnelle. Un court séjour aux Etats-Unis comme fille au pair, puis des petits boulots dans un bar et une boutique de maroquinerie de luxe à l''aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Elle travaillera également dans un hôtel en Angleterre. Elle a aussi été «call-girl». «Cela figure dans certains de ses textes», explique Marc Bonnant, avocat de la partie civile.
Femme entretenue. Cécile Brossard est âgée de 32 ans lorsqu''elle rencontre Edouard Stern. C''est en février 2001, à l''occasion d''un dîner organisé par un galeriste parisien dans un restaurant, La Guinguette de Neuilly. La jeune femme peint et sculpte. Elle est passionnée d''art et de littérature. Ils se verront en tête à tête le 30 avril 2001. Elle est décrite comme intelligente, très sensible, gaie, gentille et dévouée par son entourage. C''est le banquier qui cherche à la joindre après l''avoir vue à ce repas. La jeune femme est alors l''épouse d''un naturopathe français qui vit à Clarens (VD) et qui pratique actuellement à Aigle. C''est d''ailleurs chez lui qu''elle sera arrêtée, le 15 mars 2005. Ils se sont «mariés» à Las Vegas en 1998, deux ans après s''être rencontrés. Il entamait un divorce et était criblé de dettes à cause de mauvaises affaires. Les deux Français ont fait un pacte de fidélité de 1997 à 1999. Et, s''ils n''ont plus de relations charnelles depuis 2000, «ils sont encore très complices et il l''entretient», précise encore Pascal Maurer. Vingt et un ans séparent ces deux «époux». «Je n''ai jamais été quelqu''un de jaloux», expliquera le naturopathe lors de son interrogatoire. Il a intérêt, car, très rapidement, une passion se développe entre la jeune femme et le banquier. «Ils sont dans la démesure l''un et l''autre. Ce n''est pas du cabotage le long des rivières mais de la navigation en haute mer», lance Marc Bonnant, avec sa verve habituelle. Edouard Stern a d''autres femmes dans sa vie. Cécile Brossard a d''autres hommes dans la sienne. Elle l''initie aux pratiques sadomasochistes. Marc Bonnant: «Cette manière d''aimer, elle la proposait à tous les hommes qu''elle fréquentait. Elle leur adressait par écrit une invitation au voyage dans des contrées lointaines et inconnues. Le côté sexuel de leur histoire intéresse beaucoup de gens mais ce n''est pas le sujet du meurtre.»
Pascal Bruckner. Ancien amant de la jeune femme, l''écrivain et philosophe Pascal Bruckner se souvient bien de celle qu''il a rencontrée, en 1995, dans un avion qui l''emmenait en Grèce. « C''était une belle blonde opulente à l''époque. Elle avait de belles rondeurs et n''était pas habillée en "pétasse", mais très correctement. Elle voulait être artiste. Elle était passionnée par l''art, avait lu mes livres. On ne devinait pas qu''elle n''avait pas fait d''études; les discussions avec elle étaient très intéressantes.» En amour, Pascal Bruckner décrit Cécile comme quelqu''un de «plein d''énergie». «Elle avait toujours quelqu''un en magasin... C''était une romantique libidinale. Il y avait une fêlure en elle; il y avait du romantisme dans sa folie. Elle était à la recherche d''un paroxysme.» L''écrivain ajoute qu''il n''a pas participé à un de ces voyages vers d''autres contrées: «Nous, c''était dans la position archi classique du missionnaire, mais je sais qu''elle aimait jouer avec un certain nombre de personnes.» Un témoignage parle même d''un «voyage» avec un hermaphrodite.
Pot de fer contre pot de terre. Cécile admire Edouard, un homme beau, riche, cultivé, brillant et puissant. Entre lui, le sommet de l''establishment et elle, la petite maltraitée par la vie, la distance est insurmontable. Pourtant, elle y a cru. Elle s''est vue mariée à Edouard Stem. «Pour elle, il était quelque part entre Dieu et le prince charmant», souligne Pascal Maurer. Le banquier lui fait goûter à la belle vie. Les bijoux et les vêtements griffés, ce n''est pas le truc de Cécile. Ce qu''elle aime, c''est découvrir de nouvelles contrées et mener une vie oisive. Elle ne travaille pas. Le banquier l''emmène aux quatre coins du monde. «Elle adorait la plongée sous-marine», se souvient Albert Benamou. Elle l''accompagne lors de ses parties de chasse, en Afrique ou ailleurs. «Lorsqu''ils revenaient de ces week-ends, il lui racontait que tout le monde l''avait trouvée "complètement conne". Ce n''était bien sûr pas vrai. Il la rabaissait régulièrement», raconte Pascal Maurer. Lui, l''être froid, dur et cynique, elle rêve de l''ouvrir au monde et aux valeurs humaines. Son entourage la met en garde, lui dit qu''elle court au massacre, mais elle n''écoute pas. «J''ai vu Cécile souffrir énormément. Elle n''en mangeait plus», raconte Albert Benamou qui a organisé le dîner durant lequel les deux amants se sont rencontrés. Il parle de la réputation du banquier: «Tous ceux qui le connaissaient savaient que c''était un manipulateur et qu''il poussait les gens à bout. On sentait chez lui une volonté de lui faire du mal et de la blesser. Il lui promettait le mariage et des enfants, puis il revenait sur ses promesses. Il la faisait souffrir et, lorsque cela devenait intolérable, il redevenait gentil.» Albert Benamou parle des derniers tableaux de Cécile, «très beaux, créés sous l''influence de la souffrance, des portraits d''Edouard aussi». Elle qui peignait dans les tons pastel avant la dégradation de la relation, finit par peindre des toiles couleurs rouge sang et noir. Chaînes et fouets y sont représentés. Elle colle même des préservatifs sur certaines toiles.
Cécile a initié Edouard aux pratiques sadomasochistes; elle lui sert également d''intermédiaire pour lui fournir des femmes de sa connaissance - parfois, ils pratiquent le triolisme, d''autres fois, elle suit la scène depuis un coin de la chambre - ou des hommes. L''appétit sexuel du banquier est grand. La relation est tumultueuse. Les amants se quittent six ou sept fois. C''est elle qui rompt. Elle se met alors sur silence radio alors que lui veut absolument dialoguer. Il la harcèle de coups de fil, de courriels et de textos, l''espionne à la jumelle au domicile de son mari à Clarens.
L''épisode du million. En automne 2004, la jeune femme ne se contente plus de beaux mots d''amour. Elle veut des actes. Par texto, elle lui dit qu''elle veut qu''il l''épouse. Pour lui prouver son amour, elle demande qu''il la rende indépendante en lui versant une somme d''argent, sinon elle le quitte. «Il devait sentir qu''il l''avait amenée au stade ultime et qu''elle n''irait pas plus loin. Elle était tellement affaiblie qu''il n''aurait pas pu jouer des années», constate Alec Reymond. Le banquier ne sait pas comment réagir. «Il était comme un petit garçon, lui le capitaine d''industrie», constate Marc Bonnant. Il fait venir son associé au milieu de la nuit qui lui conseille de rédiger une lettre dans laquelle il lui promet le mariage et 1 million de dollars. Après tout, il l''aime et il est divorcé. Il s''exécute.
Les jours suivants, il ne tient pas parole. Comme il ne verse pas l''argent, elle le quitte. Quelques semaines plus tard, elle lui écrit un texto lui disant combien il est dommage qu''il riait pas tenu ses engagements, car, pour elle, le «million était symbolique», il aurait servi à lui montrer son amour. Elle le lui aurait reversé le jour même. Edouard Stern la croit et fait transférer les dollars le 12 janvier 2005 sur un compte au Credit Suisse de Montreux. Les jours suivants, elle ne lui rend pas l''argent. Il cherche à l''atteindre. Ils se disputent. Se reparlent, partent en voyage à New York. Tout semble bien aller. Le 21 février, ne voyant toujours pas revenir l''argent, il est fou de rage, la traite de voleuse au téléphone. Le banquier fait séquestrer le million par la justice sous un faux prétexte. Il lui annonce la nouvelle lors d''un souper en tête à tête, le vendredi soir 25 février à Genève. Cécile ne sait pas si elle doit le croire. Elle doit attendre le lundi pour apprendre qu''Edouard ne lui a pas menti. Elle est folle de rage en apprenant la séquestration. Elle veut en discuter avec son amant. Rendez-vous est pris pour la soirée.
Elle se rendra chez lui avec son attirail sadomasochiste. Il lui redit qu''il est prêt à lui faire un procès. Ils commencent leurs ébats sexuels. Lui est assis sur une chaise à califourchon, les mains attachées. Elle enfile son collant fendu.
L''homme, passionné d''armes, en a cinq chez lui. A un moment, il lui aurait dit: «Un million, c''est cher payé pour une pute! » Vérité, affabulation de Cécile? Folle de rage, elle va chercher un pistolet et lui tire une balle entre les deux yeux. L''homme a la force de se lever et de faire quelques pas. Elle le suit et lui tire encore deux balles dans le corps, il s''effondre sur le côté. Elle l''achève d''une balle dans la tempe.
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