L'Hebdo;
2001-12-27 Afghanistan, terre d'occupation américaine
Dans ce texte écrit pour L'Hebdo, le poète afghan Latif Pedram, militant laïque et démocratique de longue date, exprime tristesse et rage de voir son pays livré pieds et poings liés aux intérêts américains.
Rien de moins qu'une «guerre du Bien contre le Mal», proclamait dans son manifeste de guerre de l'après-11 septembre George Bush, porte-parole des capitaux financiers et de leur puissance militaire. «Qui n'est pas avec nous est avec les terroristes» (entendre, avec le linguiste Noam Chomsky, «sera détruit») ajoutait-il, pour faire bonne mesure, en une double invitation au crime et à la mobilisation. Contrairement à l'opinion répandue chez certains penseurs occidentaux, la parole de Bush n'était point d'évangile. Elle attestait bien plus une relecture des nouveaux besoins du capital, soucieux d'étendre l'espace et le territoire de l'argent, du pouvoir et des marchés.
Le Mal et ses suppôts ayant été localisés en Afghanistan, des bombardiers «libérateurs» y portèrent le fer. Mon pays, désormais, devait être expurgé des centres du Mal et des malfaiteurs - Ben Laden, Mollah Omar et leurs mercenaires - qui l'occupaient depuis 1994. Sans, du reste, que l'existence de ces créations et créatures des «bienfaisantes» puissances américaines, britanniques, séoudiennes et militaires pakistanaises n'ait dérangé grand monde... Jusqu'à ce fameux 11 septembre, où furent durement frappés le périmètre de sécurité du centre du capitalisme et les symboles de l'Argent et de la Défense.
H H H
Pendant ces années de terreur, nous avons crié que les talibans et Oussama Ben Laden s'acharnaient à détruire les générations futures, la culture, l'économie, la liberté en Afghanistan. Nous avons tenté d'alerter le monde du danger que lui-même encourrait. Qui prêta l'oreille? Personne. Nul n'a jamais entendu, ou voulu entendre nos cris. Les talibans étaient un instrument bien trop utile à la sauvegarde des intérêts pétroliers, au contrôle des flux et des marchés d'Asie centrale, à la présence d'un complexe militaro-financier dans la région. Comment oublier Zbigniew Brzezinski (l'ancien conseiller du président Jimmy Carter) évoquant fièrement leur création? Ou Robin Rafael, du Département d'Etat américain, estimant que l'on exagérait par trop le danger et l'incapacité des talibans à dialoguer avec le monde? Quant à l'Europe civilisée, faute de concevoir une alternative, elle les ménageait, y voyant une émanation crédible et acceptable de la culture nationale et folklorique de l'Afghanistan.
Après le 11 septembre, les talibans, jusque-là «Bien absolu», se virent soudainement étiquetés «Mal absolu». Et ces mêmes puissances, que laissaient de marbre le martyre d'une nation et ses millions de morts et de réfugiés, de voler au secours de la Liberté et de la Justice en ravageant rageusement la terre afghane sur fond d'excitation médiatique débile et trompeuse! Et nous voici «libérés», en principe, des griffes des pantins que les Etats-Unis nous avaient imposés et qui nous ont plongés dans l'humiliation et la misère la plus totale... «L'épée qui blesse est aussi le remède», entend-on dans le «Parsifal» de Wagner. Voire...
Des paquets de nourriture dérisoires et méprisants ainsi que des bombes dévastatrices sont tombés de conserve sur ma terre ruinée. L'offrande de ce couple infernal? Des milliers de victimes civiles supplémentaires, la destruction écologique de mon pays. Requiem inachevé: il reste encore à G. W. Bush, le Messie armé, tant de pays à sauver - Irak, Somalie, Soudan, Syrie, Iran....
Après vingt-trois ans de guerre, la perspective d'une lointaine lueur de paix peut émouvoir un peuple de survivants. Surtout lorsque l'incompétence de ses dirigeants le désespère et le met en rage. Mais pour ma part, je ne vois point de raison de me réjouir du remplacement d'un mal par un autre, peut être plus redoutable. La paix, certes, mais à quel prix? Au prix, pour l'heure, de la perte de liberté et de souveraineté nationale. Les Américains décrètent désormais à notre place. Témoin consterné de la conférence de Bonn, je n'y ai vu qu'un seul donneur d'ordres - le représentant de M. Bush - et des groupes désignés prétendant avoir carte blanche pour décider en lieu et place de l'ensemble de la population afghane.
Près d'un quart de siècle de résistance et de lutte pour l'indépendance et la liberté, et nous nous laissons dicter les conditions et les prémisses d'un gouvernement inféodé! En approuvant un dispositif de transition ne respectant ni la souveraineté nationale ni la libre volonté du peuple afghan, nous avons accepté un contrat de servitude. Au profit de quels intérêts?
H H H
Je commence aujourd'hui à saisir les rouages de la machination ayant conduit à l'assassinat d'Ahmad Shah Massoud, le chef incontesté et le symbole de la résistance nationale de l'Afghanistan. L'instrument Ben Laden ne fut qu'un maillon de la chaîne. Massoud a été éliminé comme avant lui Salvador Allende ou Che Guevara. Il a été victime comme le fut Lumumba. Ou comme Mossadegh, le héros patriote de l'Iran, qu'une certaine «opération Ajax», montée par la CIA, élimina de la scène politique. Combien d'années nous faudra-t-il attendre la divulgation des archives des services secrets afin que lumière soit faite sur la mort de Massoud? Si sa voix résonnait encore sur les sommets de l'Hindu Kush, des bannières étoilées claqueraient-elles aujourd'hui sous les cieux de l'Afghanistan?
Avant même que d'emprunter le chemin de la paix (si honteuse soit-elle), voici mon pays redevenu champ de manoeuvres militaires, américaines cette fois. Le voici tremplin potentiel de futures agressions contre d'autres pays. Ma terre serait-elle fatalement vouée à la guerre? Toute aspiration à la souveraineté, à la démocratie, à la liberté devrait-elle être étouffée au motif d'un coupable «anti-américanisme»? Si nous refusons la pax americana, devons-nous escompter des représailles? L'abandon, la répression, la terrorisation?
La voracité militaire des Etats-Unis place l'Afghanistan et toute la région en situation de crise et de danger majeurs. Nous crions de nouveau notre colère et notre désespoir. L'Afghanistan ne peut et ne veut pas plus constituer un précédent exemplaire que servir de base arrière. Les forces militaires étrangères doivent le quitter.
Je veux pour mon pays une autre destinée que celle qui s'annonce. Je veux pour mon pays un avenir de liberté et de démocratie.
Ce futur est à construire. Solidairement.
Latif Pedram
(Traduit du persan par Gissou Jahangiri)
Latif Pedram
1963 Naît à Badakhchan, Afghanistan.
1977 Ecrit ses premiers poèmes dans des revues.
1989 S'engage dans la résistance anti-soviétique.
1996 Mis sur la liste noire des talibans, il quitte Kaboul pour Baghlan, où il enseigne à l'université et dirige la bibliothèque Nasser Khossrow.
1998 Après l'autodafé par les talibans des 55 000 livres de la bibliothèque, contraint de s'exiler en France.
Novembre 2001 Cofondateur du Mouvement pour le Congrès National d'Afghanistan à Bruxelles, mouvement pour la démocratie et la laïcité qui compte 400 membres.
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