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La chronique de Chantal Tauxe
Aggiornamento

Par Chantal Tauxe - Mis en ligne le 21.12.2011 à 12:53

Le mercredi dans la salle du Conseil fédéral, personne ne parlera italien durant les quatre ans à venir. Un mot devrait toutefois être régulièrement prononcé: «aggiornamento». Le terme n’existe pas en français, il date pourtant d’un demisiècle. Le pape Jean XXIII le popularisa pour signifier, lors du Concile Vatican II, qu’il était temps que la tradition de l’Eglise s’adaptât à la réalité contemporaine.

2012 marque la fin d’une époque. Vingt ans se sont écoulés depuis le refus de l’Espace économique européen et la corollaire montée en puissance de l’UDC. A l’approche du 6 décembre, le bilan sera tiré: la voie bilatérale, recommandée par Christoph Blocher avant qu’il ne la récuse violemment, a été économiquement profitable à la Suisse, mais elle n’a pas résolu le problème de fond qui reste de nature politique.

«ÉCARTER L’UDC DE SES AMBITIONS GOUVERNEMENTALES IMPOSE AUX AUTRES PARTIS UNE OBLIGATION DE RÉSULTATS TANGIBLES.»

Membre passive de l’Union européenne (UE), vassale de son plein gré, la Suisse consent à de massifs abandons de sa souveraineté sans contre-partie. Elle se prive de toute influence directe sur la scène internationale et doit intriguer en coulisses, rendre de menus services, pour se concilier la bienveillance de quelques puissants protecteurs…

Nous croyons encore que ce qui se passe au sein de l’UE ne nous concerne guère, comme si le grand jeu monétaire autour de la zone euro n’était pas ultra-déterminant pour nous.

La Suisse vient de clore sa plus longue année électorale. L’attention s’est incroyablement focalisée sur la réélection des conseillers fédéraux, un enjeu de personnes, et dangereusement peu sur les défis qu’ils auront à relever.

Toute accaparée à se choisir les «bons» ministres, la classe politique n’a ni senti ni commenté le clash au sein de l’UE entre les 26, prêts à signer un nouveau pacte budgétaire et fiscal, et la Grande-Bretagne.

Les Britanniques en marge de la construction européenne, c’est le retour d’une variable prépondérante pour nous. Au tout début des années 60, face au marché commun naissant, le Conseil fédéral explora très sérieusement la voie d’un traité d’association. Mais cette option capota quand le général de Gaulle mit son veto à l’adhésion de la Grande-Bretagne au marché commun.

L’actuelle prise de distance de la perfide Albion ouvre-t-elle de nouvelles perspectives dans l’architecture des relations européennes, une sorte de quatrième cercle providentiel pour les Suisses bloqués dans leurs négociations avec l’UE pour cause de désaccord sur les questions institutionnelles?

Résumons: il y a la zone euro, l’UE des 27 désormais - 1, l’Espace économique européen. Puis le reste du monde dont la Suisse géographiquement enclavée dans l’UE. Si l’UE à 26 parvient à finaliser un nouveau traité, il lui faudra bien régler ses relations institutionnelles avec l’ex-membre britannique et pourquoi pas du même coup avec ce membre clandestin de l’UE qu’est la Confédération?

Dans une Suisse qui pense qu’elle a eu fichtrement raison de ne pas adhérer à l’UE, nombreux seront ceux qui voudront cultiver l’illusion d’une voie britannico-suisse. Ce serait pourtant une erreur fatale que d’accompagner le Royaume-Uni dans sa marginalisation. D’abord, il n’est pas certain que le refus buté de David Cameron soit durable. Surtout, dans l’UE, les Britanniques empêchaient celle-ci d’avancer.

Désormais, autour du pivot franco-allemand, les Européens vont pouvoir constituer un noyau dur. Ils se montreront plus déterminés et impatients face à ceux qui refusent les nouvelles règles du jeu. Soudés par la crise, ils peineront toujours plus à satisfaire les caprices helvétiques en matière de solutions particulières. A moins qu’ils ne se montrent suprêmement agacés par le manque de solidarité d’un petit voisin arrogant.

L’aggiornamento sur le front extérieur ne pourra plus être différé. Il va falloir sortir du déni de réalité européenne imprudemment imposé par Micheline Calmy-Rey. Alain Berset était configuré pour relever ce défi, mais c’est le très eurosceptique Didier Burkhalter qui a hérité du dossier.

Combien de temps lui faudra-t-il pour prendre conscience de l’étendue des dégâts, esquisser remèdes et solutions, et forcer sa nature réservée pour les communiquer? Des mois ou des années? Ou bien sera-t-il contraint, après avoir clamé que rien n’était «négociable», de tout lâcher brutalement dans la précipitation comme Hans-Rudolf Merz avec l’abandon du secret bancaire en mars 2009.

Quoi qu’il en soit, il incombera au libéral-radical neuchâtelois de faire évoluer la compréhension du dossier européen par l’opinion et par Economiesuisse. Puisse-t-il se souvenir que son parti a été celui de Max Petitpierre, de Jean-Pascal Delamuraz et de Peter Tschopp, tous Européens de coeur et si visionnaires!

Pour mener à bien l’opération «ouvrons les yeux», il pourra compter sur les deux socialistes, et sur Doris Leuthard, qui n’a pas oublié les racines démocrates-chrétiennes de la construction européenne. Une autre ministre est susceptible d’aider à la décrispation du dossier, la très pragmatique Eveline Widmer-Schlumpf, qui a désormais suffisamment fréquenté les réunions internationales, pour renouveler sa vision de la souveraineté nationale.

Lorsque le gouvernement aura réinventé une position pour la Suisse sur l’échiquier européen, l’impulsion obligera les partis à se mettre eux aussi à jour. Pour ceux que l’on a trop vu en 2011 comme des gestionnaires jaloux du gâteau électoral, le défi sera de taille.

L’UDC blochérienne est et restera farouchement antieuropéenne, car telle est sa seule raison d’être. Mais affaiblie par ses errances stratégiques et ses défaites électorales, elle fera bien moins peur aux autres partis. A eux de se montrer enfin courageux et de prendre leurs responsabilités: écarter l’UDC de ses ambitions gouvernementales leur impose une obligation de résultats tangibles. Autrement dit: la recomposition du paysage politique suisse, suite à l’auto-implosion de l’UDC, devra se traduire par de vrais choix idéologiques.

L’année 2011 a montré que l’adaptation à la réalité n’est pas qu’un renoncement. Après la sortie du nucléaire, les retraites? A quand une solution qui mélange la retraite à 67 ans avec de dignes perspectives pour les travailleurs usés à 60? Et à quand une fiscalité qui assure le développement des infrastructures de transports comme l’excellence de la formation et de la recherche? Dans tous les dossiers, le besoin d’aggiornamento ouvre une période créative stimulante après vingt ans de glaciation blochérienne.




Tags: Aggiornamento, Conseil fédéral, Europe,

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