L'Hebdo;
2009-02-26 LA LETTRE OUVERTE DE CHARLES PONCET À EUGEN HALTINER
Monsieur, Vous avez pris vos importantes fonctions en janvier 2006. Docteur ès sciences économiques de l’Université de Genève, haute école où vous n’avez apparemment pas eu le temps d’apprendre le français – il est vrai qu’en économie, on parle anglais… – vous quittiez ainsi l’enviable fonction de Vice Chairman Business Banking de l’Union de banques suisses, banque alors réputée, au service de laquelle vous aviez fait toute votre carrière. A ce titre, vous en étiez aussi actionnaire, et L‘Hebdo de nous apprendre, il y a peu, qu’un discret accommodement vous permit de conserver vos actions pendant six mois, présidant ainsi l’autorité de surveillance d’une banque au capital de laquelle vous participiez. J’espère pour vous que vous avez bel et bien vendu vos titres UBS en août 2006.
Vous êtes un homme que je crois intègre. Il émane de vous une pointe d’ennui, sans doute gage d’un certain sérieux. Votre grade de colonel de milice – héritage d’un temps où, dans la grande entreprise suisse, l’avancement professionnel allait de pair avec la carrière militaire – est à mes yeux une qualité. Aujourd’hui pourtant, Monsieur, il faut vous en aller. Le plus tôt sera le mieux et vous accrocher à votre fonction comme un lamellibranche au rocher battu par les marées, vous vaudrait d’être chassé quand même, mais avec l’opprobre en plus.
Pour illustrer le propos, souffrez que je vous conte l’histoire du motocycliste McCarthy: légèrement ivre et roulant trop vite, il causa un sérieux accident en 1923, événement peu commun à l’'époque. Il fut traduit devant l'équivalent anglais du Tribunal de police. Les juges le condamnèrent, à juste titre car il avait gravement violé les règles de la circulation. On apprit alors que le greffier du tribunal, qui n’avait pas participé à la délibération, travaillait aussi pour une étude d’avocats chargée d’agir en dommages-intérêts contre McCarthy. Les magistrats, à l’honnêteté insoupçonnable, jurèrent que leur décision n’avait rien à voir avec l’activité annexe du greffier et ils disaient assurément la vérité. L’admirable juge anglais lord Gordon Hewart, esprit libéral et futur Chief Justice du Royaume-Uni, annula pourtant la condamnation de McCarthy. Son arrêt contient l’immortelle formule «justice should not only be done, but should manifestly and undoubtedly be seen to be done».
Méditez McCarthy, Monsieur. Sous votre présidence, l’UBS cessa d’abord de vivre comme une banque. En 2007, c’était un hedge fund, dont les actifs s’élevaient à soixante fois ses fonds propres. Depuis lors, à coup de subprimes et autres folies, les 2400 milliards de 2007 ont fondu comme neige au soleil et il a fallu appeler l’Etat au secours. Vous étiez là, tel le greffier de l’affaire McCarthy.
Un récent article de François Pilet 1 a confirmé qu’en 2002, la direction de l’UBS était consciente de l’illégalité totale de ses sollicitations aux contribuables américains. En 2005, ses juristes les plus haut placés furent confrontés au whistleblowing d’un de leurs cadres. Ils n’ont rien fait. Ils ont continué jusqu’à la catastrophe. Fin 2008 pourtant, la Finma les a absous, entérinant l’abracadabrante fabulation selon laquelle, en matière bancaire, la tête pourrait ignorer de bonne foi ce que font les mains. Vous présidiez.
Il y a quelques semaines, la Finma approuvait le plan de rémunération de l’UBS – les bonus – et vous avez vilipendé la presse, accusée de Volks verhetzung 2, autrement dit d’exciter l’opinion publique contre de braves gens.
Il y a quelques jours encore, la Finma «ordonnait» à l’UBS le transfert immédiat de dossiers aux USA. Qui croirait qu'elle a agi spontanément? D’évidence, l’ordre a été sollicité pour se protéger contre les conséquences pénales d’une telle transmission.
A garder à sa tête un ancien de l’UBS, exposé au soupçon de protéger ses copains, la Finma perd toute crédibilité. Songez au bien du pays, mon colonel: allez-vousen.CHARLES PONCET
1 Le Temps, 21 février.
2 Interview au Blick, 1er février 2009.
EUGEN HALTINER, président de la Finma.
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Vous êtes un homme que je crois intègre. Il émane de vous une pointe d’ennui, sans doute gage d’un certain sérieux.
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