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Aide au développement, une Suisse solidaire?

Mis en ligne le 28.08.2008 à 00:00

L'Hebdo; 2008-08-28

DANS LES MARGES DE L'HISTOIRE SUISSE 9/9 Tiers-monde. L'aide suisse au développement se met en place dans les années 60, entre assistance, stratégie politique et défense des intérêts économiques. Aide au développement, une Suisse solidaire?

STÉPHANIE GINALSKI

Voici une dizaine d'années que l'aide au développement et son agence, la Direction du développement et de la coopération (DDC), sont au cÅ“ur de l'actualité politique suisse (lire également en page 26). Cette aide publique aux pays pauvres n'a pourtant que très rarement été l'objet, depuis sa création, de pareils débats. Remonter dans le temps jusqu'aux années 50 permet de saisir pourquoi la mise en place d'une assistance au tiers-monde suscitait alors peu la controverse dans la sphère politique. C'est que celle-ci participait d'abord à la défense des intérêts helvétiques. En effet, au début des années 50, les autorités suisses s'engagent dans l'aide au développement. A l'époque, celle-ci se déploie au niveau international, notamment sous l'impulsion des Etats-Unis. Un million de francs, l'équivalent de 5 millions de nos jours, voilà ce que la Confédération verse au premier programme d'assistance technique mis en place par l'Organisation des Nations Unies (ONU). Son but: transmettre aux pays du tiers-monde le know-how des pays dits développés. La contribution helvétique, très modeste au départ, représente avant tout un geste symbolique. Berne veut faire preuve de solidarité envers le tiers-monde, mais aussi avec les pays donateurs, en particulier les Etats-Unis.

Le fait que la Confédération participe à l'aide dispensée par l'ONU, sans y adhérer, reflète le précepte de «neutralité et solidarité» qui rythme la politique étrangère suisse d'après-guerre. Un précepte édicté par le radical neuchâtelois Max Petitpierre, alors chef du Département politique fédéral (DPF), les actuelles Affaires étrangères.

Division des tâches. Durant les années 50, l'aide publique reste bien modique - à peine 0,005% du produit national brut (PNB) - et fait l'objet de désaccords au sein de l'administration fédérale. Le département de Max Petitpierre défend l'idée d'une assistance multilatérale, via l'ONU par exemple. Et avec l'ambition de briser l'isolement diplomatique qui menace la Suisse au sortir de la guerre. Pour sa part, le Département de l'économie publique (DEP), dirigé par le radical vaudois Rodolphe Rubattel, voit dans l'aide au développement une chance pour accroître indirectement les exportations suisses dans le tiers-monde. D'où sa préférence pour une aide allouée de pays à pays, par voie bilatérale. Recourir à l'aide au tiers-monde pour soutenir l'industrie nationale d'exportation séduit progressivement le haut patronat suisse. D'ailleurs, celui-ci crée à la même période la Fondation suisse d'assistance au développement technique (devenue depuis Swisscontact).

Ces deux orientations de l'aide au développement ne se réconcilient pas, ce qui donne lieu à une division des tâches dans l'administration fédérale. Le DPF reçoit la responsabilité de l'assistance technique et de l'aide humanitaire, alors que l'aide économique, qui regroupe les mesures commerciales, file au DEP. Une division qui persiste encore aujourd'hui, entre, d'un côté, la DDC et, de l'autre, le Secrétariat d'Etat à l'économie (seco).

De l'aide par millions. Une politique durable d'aide suisse au tiers-monde s'instaure. Et avec elle, de nouvelles agences de l'administration. C'est le cas avec la création en 1960 du Service de coopération technique, rattaché au Département politique, qui deviendra la DDC en 1996. A la tête de ce service, le Conseil fédéral nomme, dès 1961, un délégué à la coopération technique. Le diplomate Hans Keller est le premier à ce poste, avant que, en 1963, l'influent August R. Lindt (lire son portrait en page 58) ne lui succède. Comme son nom l'indique, ce service destiné à la coopération avec les pays en voie de développement s'oriente en faveur de l'assistance technique. Cependant, et malgré la division des tâches qui existe entre le DPF et le DEP, les deux départements collaborent régulièrement, notamment dans le cadre de l'aide liée. Enfin, dernière pièce du dispositif, l'activité du Service de coopération est appuyée par celle d'une Commission de coordination extraparlementaire. Sa composition éveille l'attention. Outre le fait qu'elle regroupe des membres de l'administration, on y trouve diverses personnalités d'Å“uvres d'entraide privées, avec lesquelles l'Etat collabore, mais aussi des représentants du monde académique et des milieux économiques. Au début des années 60 y figurent, par exemple, Hans Schindler, directeur de la grande fabrique zurichoise de machines Oerlikon, ou encore Arnold Schaer, vice-directeur de la firme Nestlé.

L'argent alloué à l'aide au développement témoigne de l'activisme grandissant des autorités fédérales. Ainsi, le 13 juin 1961, elles adoptent un crédit-cadre de 60 millions de francs (environ 240 millions actuels) destiné à la coopération technique sur une période d'environ trois ans. Par rapport aux montants de la décennie précédente, ce crédit est considérable. Il annonce ainsi l'essor de l'aide suisse au développement, en particulier sous la forme bilatérale.

Des horloges dans la brousse. Au début des années 60, la vague de décolonisation en Afrique renforce l'intérêt pour la coopération au développement en Suisse. Max Petitpierre ira même jusqu'à dire que les troubles qui ont éclaté au Congo, à la suite de la déclaration d'indépendance en 1960, ont renforcé l'importance de l'aide bilatérale.

Alors que les relations commerciales de la Suisse avec ce continent étaient auparavant concentrées sur l'Afrique du Sud, la naissance d'Etats indépendants sont autant de nouveaux marchés à conquérir. Le président du conseil d'administration de l'UBS, Fritz Richner, ne dit pas autre chose lorsque, au cours de l'assemblée générale de la banque, en mars 1961, il réclame des aides urgentes à l'Afrique... pour favoriser de futures relations économiques.

Les nouveaux Etats africains deviennent donc, pour l'économie suisse, des partenaires commerciaux prometteurs. Symboliquement, les autorités helvétiques font parvenir aux pays qui accèdent à l'indépendance un présent pour soigner leurs relations. Les dirigeants du Ghana et du Cameroun reçoivent une pendule neuchâteloise Louis XVI et, par la suite, quinze autres Etats se verront offrir une pendulette d'un prix plus raisonnable. Ce n'est bien sûr pas un hasard si le choix s'est porté sur les produits de l'une des branches les plus exportatrices de l'industrie nationale. Et, au début des années 60, le Conseil fédéral signe avec des Etats africains une série de traités qui établissent simultanément un accord de coopération technique, un accord commercial et un accord de protection des investissements, l'aide étant ainsi directement liée à des mesures économiques. L'Afrique, d'abord tropicale, dev ent alors la première bénéficiaire de l'aide suisse.

Modeste contribution. Durant les années 60, les prestations suisses en matière d'aide publique restent pourtant très faibles. En effet, il faut attendre 1968 pour qu'elles dépassent 0,1% du PNB, ce qui est très en dessous de l'objectif de 0,7% fixé par l'ONU cette même année. Certes, la majorité des autres pays donateurs n'atteignent pas non plus ce but, mais la Suisse reste à la traîne. Ainsi, la part des pays membres du Comité d'aide au développement de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) représente alors en moyenne 0,5% de leur PNB...

En ce sens, l'aide suisse au développement n'échappe pas à la tradition helvétique, l'essentiel des moyens financiers mis à disposition des pays en voie de développement relevant du secteur privé (investissements directs, crédits à l'exportation, crédits commerciaux...). Aujourd'hui encore, la contribution publique à l'aide au développement frôle péniblement 0,4% du PNB.

Débat dépolitisé. C'est peut-être cette modestie des moyens de l'aide au développement qui contribue à forger en Suisse un consensus large à son propos. A la création du Service de coopération, le principe de cette aide est défendu aussi bien par les autorités que par les Å“uvres d'entraide, des experts académiques ou des personnalités de l'industrie, les motifs divergeant selon les acteurs. Il est vrai aussi que les débats sont restés confinés au sein de l'administration fédérale, où quelques personnalités soigneusement choisies étaient conviées à s'y exprimer, notamment par le biais de la Commission de coordination. Enfin, la légitimité scientifique accordée à une aide qualifiée de «technique» a encore contribué à dépolitiser la question.

Il faudra attendre les années 70 pour que l'aide au développement apparaisse dans les débats politiques en Suisse, et qu'elle fasse l'objet de conflits entre la «gauche» et la «droite», par exemple lors de la discussion parlementaire qui précède le vote de la loi sur la coopération au développement et à l'aide humanitaire, en mars 1976. Depuis, l'aide au tiers-monde est devenue la cible de critiques répétées, qu'elle soit considérée comme un gaspillage ou, au contraire, qu'on lui reproche d'être insuffisante.

Deuxième délégué à la coopération technique, August R. Lindt fut, à bien des égards, une personnalité marquante de la politique étrangère helvétique. Il joua notamment un rôle important dans la coopération au développement, au moment où celle-ci prenait son essor.

Fils du grand fabricant de chocolat, August R. Lindt est né le 5 août 1905 à Berne. Il fait des études de droit, dans la capitale, puis à Genève, et passe son doctorat. Après avoir travaillé dans la banque, il devient correspondant pour des journaux anglais.

En 1940, il revient en Suisse et dirige le Service d'information de la Section armée et foyer du Département militaire fédéral. A la fin du deuxième conflit mondial, il est appelé par le Don suisse pour y être chef du service de presse, travaille comme délégué extraordinaire du CICR à Berlin, puis entre au service diplomatique.

Apartirde 1953, il exerce différentes fonctions à l'intérieur des Nations Unies (ONU). Il retourne au service de la Confédération en 1960, en tant qu'ambassadeur à Washington, position qu'il occupe lorsque le gouvernement le transfère au poste de délégué à la coopération technique en 1963, pour succéder à Hans Keller. August R. Lindt rejoint le Service de coopération technique à un moment où, après des changements organisationnels, il s'agit d'exploiter véritablement les moyens mis en place par le premier crédit-cadre. C'est à cette période aussi que l'aide bilatérale prend le dessus sur l'aide multilatérale.

Durant son mandat, August R. Lindt s'engage pour une hausse des crédits à la coopération et un développement de l'aide financière. Il soutiendra aussi, avec des membres de la Division du commerce et de l'économie privée, le développement d'une aide en Amérique latine, argumentant alors que la région présente un intérêt économique pour la Suisse.

AIDE

Dès 1964, les PTT invitent et forment des ingénieurs africains. Comme ici dans leurs locaux de Renens.

STAMPFLI RDB-ATP

Dans les librairies, l'histoire suisse a la cote. Pourtant, bien des ouvrages n'ont pas fait le deuil des mythes créés par la Suisse officielle à la fin du XIXe siècle. Durant neuf semaines, L'Hebdo convie de jeunes historiens à livrer un autre éclairage sur des événements ou personnages souvent méconnus.

03.07

Pourquoi les Suisses devraient fêter 1848.

10.07

A nous les Alpes, à nous la Suisse!

17.07

Mais comment gouverner la misère?

24.07

La Suisse, sanatorium du néolibéralisme.

31.07

Les ancêtres du plombier polonais.

7.08

La guerre des montres: un feuilleton américain.

14.08

La Suisse face aux décolonisations

21.08

Vieillir à l'ombre des trois piliers.

28.08

Aide au développement: la Suisse solidaire?

LEXIQUE

AIDES BILATÉRALE/MULTILATÉRALE

La première est une aide accordée par le pays donateur au pays bénéficiaire, alors que la seconde est gérée par des organismes internationaux (ONU).

AIDE LIÉE Mesure qui contraint le pays bénéficiaire de l'aide à des achats de biens et services produits par des entreprises du pays donateur.

L'ESSENTIEL EN 3 POINTS

Dès les années 50, la Suisse participe à l'aide au développement. Pour briser son isolement diplomatique et soutenir sa propre industrie d'exportation dans le tiers-monde.

Ancêtre de la DDC, le Service de coopération technique est créé en 1961. Ses activités recueillent alors un large consensus politique.

C'est peut-être que ses moyens financiers sont modestes - de nos jours encore - en comparaison internationale. Tout juste 0,1% du PNB en 1968.

TRADITION SUISSE, L'ESSENTIEL DES MOYENS ALLOUÉS AUX PAYS DU TIERS-MONDE PROVIENT DU SECTEUR PRIVÉ, PAS DE L'ÉTAT.

DATES

1905 Naissance.

1941 Chef de l'information d'Armée et foyer.

1956 Haut-commissaire de l'ONU pour les réfugiés.

1960 Ambassadeur de Suisse à Washington.

1963 Délégué à la coopération technique.

1966 Ambassadeur à Moscou.

1973 Conseiller du président du Rwanda.

2000 Décès.

L'AUTEUR

STÉPHANIE GINALSKI

A fait des études en histoire et en sociologie aux Universités de Lausanne et Genève. Chercheuse et doctorante à l'Université de Lausanne, elle collabore au projet Elites suisses au XXe siècle, dirigé par les professeurs Thomas David et André Mach et financé par le Fonds national suisse pourla recherche scientifique.

À LIRE

«La naissance du Service de coopération technique suisse et l'institutionnalisation de l'aide au développement (1960-1965)», mémoire de DEA en histoire économique et sociale, Université de Genève, 2006.

AUGUST R. LINDT (1905-2000)

Un diplomate au service du développement

TERRAIN

Dès 1963, August R. Lindt incarne l'aide suisse en Afrique. Comme ici, au Rwanda.

DR




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