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Aimer mais ne pas coucher, tel est le credo des «non-libidoïstes»

Mis en ligne le 03.11.2005 à 00:00

Geraldin Levi Joosten-Van Vilsteren anime un site «non-libidoïste» et publie un ouvrage sur le sujet.

L'Hebdo; 2005-11-03

Aimer mais ne pas coucher, tel est le credo des «non-libidoïstes»

Sexualité Ni malades ni fondamentalistes religieux, les asexuels n'ont tout simplement aucune envie de faire l'amour. Militants, ils sont toujours plus nombreux à faire leur coming out. Décryptage et témoignage, par Sonia Arnal.

«Le sexe? Super, pour autant qu'on ne me demande pas de m'y adonner.» Comme la Genevoise Anne, 32 ans et une seule expérience physique à son actif, un petit pourcentage de la population adulte ne ressent aucun intérêt pour les relations sexuelles. Une absence totale de désir qui les fait même fuir la masturbation.

On estime, selon les études, que les «asexuels» ou «non-libidoïstes» radicaux représentent de 1 à 4% de la population. Dérèglement hormonal, blocage psychologique, pression culturelle ou religieuse? Rien de tel, affirment les principaux concernés: les asexuels militants se battent pour que l'on reconnaisse leur absence de désir comme une véritable orientation sexuelle, au même titre que l'hétéro, l'homo ou la bisexualité.

La plupart des asexuels ne se regroupent pourtant pas en association ni ne revendiquent rien, si ce n'est de vivre platoniquement leurs amours. Un but facile à atteindre? Pas forcément: s'ils n'ont aucune envie de relations sexuelles, les «non-libidoïstes» ont évidemment des sentiments. Toute leur difficulté consiste à faire comprendre à l'être aimé que la relation amoureuse restera chaste... «A l'adolescence, le message est impossible à faire passer, précise Anne. Comment veux-tu faire comprendre à un garçon de 17 ans, à qui il suffit d'entendre le mot "seins" pour bander, que tu l'aimes, mais que tu ne le laisseras pas te toucher?»

Un homme malade Pourtant, avec le temps, certains trouvent des arrangements, puisque 30 à 40% des asexuels vivent ou ont longuement vécu en couple, le plus souvent avec un partenaire qui, lui, aime le sexe. Odile*, bibliothécaire dans la cinquantaine, est mariée depuis plus de 15 ans: «J'aime sincèrement mon mari et je ne voulais pas renoncer à notre relation. Alors je me suis un peu forcée les deux premières années. Assez vite, ses besoins ont baissé, jusqu'à disparaître. L'usure du couple, sans doute, que je constate aussi chez toutes mes copines "normales", plus bien sûr mon désintérêt total.»

Si les femmes sont plus nombreuses, les hommes sont également concernés. Ils sont confrontés à un problème supplémentaire: notre culture admet qu'une femme n'ait pas forcément de gros besoins sexuels, et ait une vision plutôt éthérée de l'amour. Les mâles, au contraire, sont supposés avoir une libido inextinguible. «La femme que vous aimez ne peut pas comprendre que vous n'ayez aucune envie de la toucher, écrit ainsi un jeune homme. En tant que garçon asexuel, on te demande constamment quel est ton problème, tu passes vraiment pour un malade.»

Alors, malades ou pas? Dominique Chatton, psychiatre et sexologue: «Tant qu'il n'y a pas souffrance, que la personne vit bien cette absence de désir, et qu'elle ne lui pose pas problème dans son couple, ce n'est pas une pathologie.» Est-ce pour autant normal de n'avoir aucun goût à faire l'amour, un des plaisirs de l'existence, après tout? «Le ski est aussi un plaisir de l'existence et il y a des tas de gens qui n'en font pas sans s'en porter plus mal», répond sous forme de boutade Willy Pasini.

Le sexologue et psychiatre s'interroge par contre sur les motivations des asexuels militants, et sur leurs revendications: «Personne ne les oblige à passer à l'acte, et ils ne sont pas discriminés. Pourquoi alors chercher une reconnaissance, faire de cette particularité une véritable identité, et militer pour qu'elle soit reconnue? Pour reprendre mon analogie, je dirais que les gens qui ne skient pas ne se sentent pas obligés de faire un club pour revendiquer leur droit à ne pas aimer ça.»

Même si ce n'est pas forcément une pathologie, les spécialistes estiment que l'on n'est pas dépourvu de libido sans raison. Pour eux, dérèglements hormonaux, déni du désir, développement perturbé, dépression, sont autant de causes physiques, psychologiques ou psychiatriques à l'origine de l'asexualité. Un «trouble» donc, qui peut se soigner, pour autant que celui qui en «souffre» en ait le... désir. |

* prénom fictif

«le sexe ne m'intéresse pas»

Elle a un fils et trois ex-maris. A priori, rien ne laisse deviner qu'Irina est asexuelle. Pourtant, à 48 ans, elle n'a fait l'amour, en tout et pour tout, qu'une dizaine de fois. Et avoue sans détour: «Je n'ai jamais eu de plaisir avec un homme.» Sinon, que dire, si ce n'est que la chose, sans la dégoûter, ne l'attire pas: «Ça ne m'intéresse pas, c'est tout. Avec le sexe, j'ai l'impression de perdre mon temps.» Femme au caractère bien trempé, elle ne s'est, contrairement à d'autres, jamais forcée: «Ce n'est pas mon genre. Par contre, je comprends très bien que mon désintérêt puisse frustrer mes partenaires, alors je suis cohérente: je les ai toujours encouragés à aller chercher ailleurs. Cette attitude a beaucoup choqué mon deuxième mari, mais le troisième a très bien compris.» Pour l'heure, elle en a marre que son gynécologue trouve cela anormal, et envisage sérieusement d'en changer. |

«C'est une orientation sexuelle, pas une maladie»

Elle a 24 ans, vit en Hollande, se définit comme écrivain, actrice, chanteuse et comique, toutes ses productions étant orientées vers la défense de sa cause. Geraldin Levi Joosten-Van Vilsteren est une asexuelle très militante - elle a créé en 2000 une association mondiale, la «Official Nonlibidoims Society», et anime un site (www.nonlibidoist.com). Son combat: faire reconnaître les personnes sans libido non pas comme étant simplement sans sexualité, mais au contraire comme ayant une orientation sexuelle particulière, au même titre par exemple que les homosexuels.

Personne ne force les non-libidoïstes à avoir des rapports sexuels. Pourquoi alors ce livre, un site et une association?

Il y a un très grand besoin d'information sur ce sujet. Les personnes directement concernées se sentent différentes, mais sans savoir quel nom mettre sur leur façon d'être. En parlant publiquement de cette orientation sexuelle, je peux les aider à comprendre qui ils sont, leur dire qu'ils ne sont pas les seuls et surtout qu'ils sont normaux. Quant aux autres, ils pensent que nous avons des problèmes. Il est important qu'ils sachent que l'absence de libido est simplement notre orientation sexuelle, pas une maladie.

Les asexuels ont sans doute toujours existé. Pourquoi est-il soudainement nécessaire d'en parler?

Le contexte social est aujourd'hui très différent: le sexe est omniprésent, chacun raconte sa vie et étale ses aventures. Les personnes sans libido vivaient certainement mieux leur particularité quand le sexe était une affaire privée.

Vous voulez dire que vous êtes victimes de discriminations?

Pas forcément, mais de pressions: quand vous êtes étudiant à l'université et que vous ne sortez jamais avec personne, vous vous retrouvez vite victime de la risée générale. On se moque de vous, on vous propose des partenaires, on vous fait une réputation d'homosexuel ou de prude sainte nitouche. C'est difficile, surtout quand vous êtes jeune et que vous ne savez pas très bien vous-même ce qui vous arrive. Plus tard, la pression vient surtout des parents, qui voudraient absolument des petits-enfants... |

L'amour sans le faire. Comment vivre sans libido dans un monde où le sexe est partout? De Geraldin Levi Joosten-Van Vilsteren. Editions Favre. 271 p.

Geraldin Levi Joosten-Van Vilsteren anime un site «non-libidoïste» et publie un ouvrage sur le sujet.




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