Un homme, une femme et son amant. Jacques Chessex a rajouté un bémol à ce classique triangle amoureux: la mort. Elle ronge Ben Dusenberg qui offre sa jeune femme, Sarah, à Rouvre. A Montreux, entre ciel et lac, les trois hypostases font un dernier tour de piste avec les fantômes de Miles Davis et de Rilke.
La Trinité n’est pas le meilleur roman de Jacques Chessex. Mais Francis Reusser a senti le potentiel fantasmatique que recèle cette ballade avec l’amour et la mort sur la Riviera.
Avec Jean-Claude Carrière, le légendaire scénariste de Buñuel (Belle de jour, Le fantôme de la liberté…) ou de Milos Forman (Valmont), le cinéaste vaudois a extrait la quintessence du roman. Soumis à l’Office fédéral de la culture, le scénario n’a pas convaincu les experts de la Commission de l’encouragement du cinéma.
Reusser a remis son ouvrage sur le métier avec le scénariste anglais JK Amalou. Peine perdue. A Berne, les membres du collège Fiction, soit Annick Mahnert (distributrice), Aline Schmid (administratrice de festival), Filippo Bonacci (responsable de production), Denis Rabaglia (réalisateur) et Gérard Ruey (producteur), ont refusé pour la seconde et dernière fois de subventionner La Trinité.
Ni la qualité intrinsèque du scénario, ni la filmographie de Reusser (Le grand soir, Derborence), ni l’aura de Carrière, ni le prestige de Chessex, ni l’appui de la RTS n’ont trouvé grâce aux yeux des experts.
Absence de «final impact». Cet aréopage, constitué selon une dynamique démocratique irréprochable, est naturellement libre de ses choix. Pourtant, le sort de La Trinité suscite un malaise. Les experts ont reçu une note de lecture rédigée par un auteur anonyme, mandaté par l’OFC et vraisemblablement détenteur d’un MBA de storytelling. Le scénario de Reusser est décortiqué en huit points.
Il ressort de cette glose un a priori hautainement négatif: «On ne trouvera pas d’intrigue dans ce projet, donc pas de tension dramatique propre à susciter l’espoir et la crainte du spectateur (…). La Trinité investigue donc d’autres pistes thématiques – la Shoah, le pardon, l’existence de Dieu, la mort – et prend, ce faisant, le risque de décevoir ou de perdre le spectateur (...)». Insensible aux jeux de l’ombre et de la lumière, l’auteur du rapport constate qu’on a affaire à «un projet résolument auteuriste».
Méconnaissant aussi bien l’oeuvre de Chessex que le contexte montreusien, lucre, jazz et volupté sur les quais, ombres crépusculaires sur les hauteurs, le rapporteur demande si «les deux univers que constituent la Clinique Valmont et le festival créent un ensemble cohérent sur le plan narratif aussi bien que thématique». Il dénonce l’absence de «final impact» et l’excès de «self-consciousness».
Le recours aux américanismes est significatif: la note de lecture applique une grille hollywoodienne sur La Trinité. Donc «les chances de succès en salle semblent assez faibles pour l’heure».
Logique marketing. Francis Reusser est effaré par ce «gâchis». Dans une lettre à Yves Gasser, son producteur, il fustige la «logorrhée de script doctor à l’américaine» et la «logique marketing». Cette «rhétorique marchande» traduit ce qui ressemble à une inquiétante dérive de la loi sur le cinéma visant à «soutenir la culture dans sa plus forte acception, l’enracinement langagier et géographique».
A Londres, JK Amalou estime que «Berne souffre d’une maladie très répandue dans tous les organismes d’Etat qui aident le cinéma. Ils justifient leur existence en insistant sur le fait qu’ils veulent soutenir des films qui se feraient difficilement dans le secteur privé. Malheureusement, ils veulent aussi s’assurer du succès auprès du grand public.»
Chessex, Prix Goncourt. Francis Reusser, figure du cinéma suisse. Montreux qui a inspiré Byron, Rousseau et Rilke, accueilli réfugiés et phtisiques, fait retentir loin alentour la note bleue... Bafoués, balayés, enterrés. Car La Trinité «ne semble pas ancrée dans l’air du temps». C’est ainsi que meurt le cinéma d’auteur.
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