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ÉQUIPE DE CHOC La chaîne du Qatar dame le pion à ses concurrentes en étant présente sur tous les fronts.
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Influence
Al jazeera: la télévision au cœur des révolutions arabes

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 02.03.2011 à 14:58

Depuis Doha, la chaîne de télévision propriété de l’émir du Qatar mène le bal de la contestation de la rue arabe et dame le pion à ses concurrentes, CNN et BBC comprises. Plongée dans ses quartiers généraux.

Laith A. Mushtaq a un mouvement de recul en regardant la vidéo qu’il vient tout juste de recevoir via Skype sur son ordinateur. On y voit un homme s’effondrer sur la banquette arrière d’une voiture roulant dans les rues de Tripoli. La victime vient d’être touchée à la tête par la balle d’un sniper. La cervelle gicle. Le «chahid», le martyr, baigne dans son sang sous les objectifs des téléphones portables.

«Ces images, nous n’allons pas les passer sur l’antenne d’Al Jazeera», explique ce journaliste irakien de la chaîne d’information continue qatari. A ses côtés, six autres reporters s’affairent autour d’une table chargée d’ordinateurs branchés sur Youtube, Facebook, Twitter et de nombreux réseaux sociaux.

Une table petite et commune, posée au milieu de la newsroom de la chaîne de Doha, à deux pas du plateau où les présentateurs vedettes de la chaîne se relaient depuis un mois et demi pour raconter les révolutions de la rue arabe, tunisienne, égyptienne, libyenne, yéménite, bahreïnie, omanaise, irakienne, algérienne, marocaine...

Et si Al Jazeera - l’«île» en français -, mène le bal de la contestation de la rue arabe et dame le pion à ses concurrentes comme Al-Arabya, CNN, BBC ou encore Al Hurra, c’est grâce à Laith A. Mushtaq, au Palestinien Ahmed Ashour, à la Yéménite Safa Karman ou encore à la dizaine de leurs collègues qui assurent la gestion du flux internet.

C’est l’équipe de choc qui est la seule capable d’alimenter quasiment instantanément la station d’information continue avec des vidéos provenant d’un réseau de témoins uniques au monde. «Ces gens, que cela soit en Libye, en Tunisie ou en Egypte, nous envoient leurs vidéos et des informations», explique Ahmed Ashour.

Le plus simplement du monde: soit grâce à internet - par Skype ou Facebook où la chaîne a créé des groupes secrets - soit par le téléphone portable.

Place Al-Tahrir. «Même quand Kadhafi et Moubarak décident de couper le web, nous continuons à recevoir du matériel», indique Safa Karman. «Leur censure n’a pas prise sur nous. Ils ne peuvent pas massacrer leur peuple à huis clos.»

En Egypte, la chaîne qatarie avait d’ailleurs réussi le pari de filmer 24 heures sur 24 la place Al-Tahrir, au Caire. Elle était parvenue à installer des unités satellites mobiles Inmarsat et de petites caméras chez des particuliers pour ne rien rater de la révolution de la jeunesse égyptienne.

Des jeunes qui n’avaient pas peur que l’armée de Moubarak ouvre le feu sur eux tant que les objectifs d’Al Jazeera filmaient leur combat. «Durant 18 jours, une fenêtre sur la place de la libération était en permanence diffusée à l’antenne», déclare Mustafa Souag, directeur de l’information (lire son interview ci-dessous). «Je préfère ne pas voir la facture. Mais c’est le prix à payer.»

Soudain, la porte du bureau du patron de l’info s’ouvre. Un de ses journalistes, nerveux, l’interrompt. Il vient de recevoir une information exclusive et des vidéos internet sur la révolte qui débute dans le proche émirat d’Oman. L’homme est gêné. Pas toujours facile d’évoquer les problèmes des royaumes voisins du Qatar, comme Bahreïn ou l’Arabie saoudite.

Trop sensible quand on sait que l’actionnaire principal de la chaîne est l’émir du Qatar. Et que le dirigeant de ce minuscule Etat de 1,6 million d’habitants investit chaque année plusieurs centaines de millions de dollars dans un empire médiatique, avec deux chaînes d’information en arabe, une en anglais et une multitude de stations sportives et culturelles.

Le Qatar actionnaire. «En 15 ans, l’émir a créé une arme de destruction massive qui fait trembler toutes les dictatures arabes», résume un diplomate occidental. Ben Ali, Moubarak et Kadhafi s’en sont rendu compte. Ils ont tout tenté pour bâillonner la chaîne en fermant ses bureaux, en brouillant son signal ou en la menaçant directement comme l’a fait le boucher de Tripoli. Avec raison.

Al Jazeera sait galvaniser les peuples grâce à des slogans ravageurs comme «Libye, le peuple construit sa révolution». L’habillage de la chaîne évolue au rythme de la révolution libyenne. Quotidiennement. Mais surtout, elle peut s’appuyer sur un réseau d’informateurs qui intervient en direct sur l’antenne pour rapporter les derniers événements.

«Pour l’Egypte, nous avons pu compter sur de nombreux blogueurs qui nous ont alimenté en information», poursuit Laith A. Mushtaq. «Il y avait aussi des gens sur le terrain, des femmes en majorité, qui filmaient les scènes de violence.

Ce sont des gens qui travaillent gratuitement et que nous avons formés, ici à Doha pour certains, à prendre des images avec leur téléphone portable. C’étaient nos meilleures cartes. Elles passaient inaperçues, à la différence de nos journalistes avec leurs grosses caméras.» Des journalistes qui ont été arrêtés et molestés. Leur bureau a été fermé. En vain.

En outre, Al Jazeera qui a su parier sur les nouvelles technologies en développant des applications de transmission pour iPhone notamment, mais également des moyens techniques conçus spécialement pour la chaîne.

«Nous improvisons également continuellement», confie Yacine Messaoui, directeur technique des nouveaux médias. «Cela nous permet d’avoir une bataille d’avance sur les régimes arabes qui sont restés coincés dans l’analogique. Ils ne comprennent rien au numérique et sont incapables de nous censurer.»

Vérifications des infos. Dans la newsroom, on sent néanmoins la frustration des journalistes professionnels qui, depuis le début de la crise, passent leur temps, accrochés au téléphone, à vérifier les informations récoltées pour l’équipe de choc de la rédaction.

La règle est d’avoir au moins sept confirmations avant d’ouvrir l’antenne aux témoins et de s’adresser à la planète entière. Et pour mettre en perspective l’après-Kadhafi, la chaîne invite des personnalités libyennes de l’opposition.

Entre deux débats, la cafétéria de la chaîne se transforme en un miniforum où les islamistes, les libéraux et autres dissidents au régime Kadhafi réfléchissent à l’avenir de leur pays. Jusque tard dans la nuit. Ces consultants sont choyés dans les palaces de Doha. De peur qu’ils passent à la concurrence.

Il y a aussi des dérapages parfois. Le grand mufti El Karadawi est intervenu dernièrement en direct. Il a lancé une fatwa contre Kadhafi. Il a incité les bons musulmans à tuer le dictateur de Tripoli en leur promettant le paradis.

Un appel au crime diffusé sur le câble, les satellites et l’internet qui est étrangement passé inaperçu dans le monde. Et pour cause: la chaîne voulait s’épargner une nouvelle controverse.

Trop proche des islamistes? Un signe peut-être qu’Al Jazeera est elle-même touchée par une petite révolution. Souvent accusée d’être trop proche des islamistes et de servir de boîte aux lettres de Ben Laden, la chaîne tente de présenter une image plus lisse ces dernières semaines.

«Certains patrons de l’info sont islamistes, confie un autre diplomate. Mais leur temps semble terminé. La révolution de la rue arabe a changé la donne. Cette volonté de démocratie et de liberté sonne comme l’échec de l’islam politique et du combat islamiste.»

Ce qui est certain, c’est qu’Al Jazeera est désormais la chaîne qui monte. Ses concurrents occidentaux observent d’ailleurs ce rouleau compresseur de l’information avec beaucoup de crainte. Ils lui envient ses budgets.

En pleine crise des médias, les Qatari ont ouvert plus de 80 bureaux dans le monde. Ils ont racheté deux chaînes en Turquie et en Bosnie. Et ils s’apprêtent à arroser le reste de la planète, dont l’Europe, avec des filiales adaptées à chaque région.

Al Jazeera en anglais enregistre également des audiences record aux USA. Passant du stade de la chaîne d’al-Qaida interdite sur les bouquets numériques, elle est désormais proposée automatiquement.

Cette croissance ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin. L’émir du Qatar a de grosses ambitions, de gros moyens et surtout l’envie de faire parler de son petit bout de pays. «Sans Al Jazeera, on ne saurait même pas ce qu’est le Qatar. Et il n’aurait jamais décroché la coupe du monde de football en 2020», confie un journaliste sur place.

L’émir, proche de Kadhafi, utilise également ce canal d’information comme un instrument de politique stratégique. Et ça paie. Doha est devenu incontournable pour de nombreuses discussions sur la paix et sur l’avenir du monde.

Mais la petite boîte d’allumettes, comme se moquait Moubarak, n’a pas fini d’alimenter le feu de la révolte arabe. Après Kadhafi, dans ses bureaux, on se prépare à la couverture des prochains fronts de la contestation... au Yémen, en Algérie et en Arabie saoudite.


Interview

"Les Libyens ont tenté de nous manipuler"

Al Jazeera met-elle de l'huile sur le feu des révolutions arabes ? L'Hebdo est allé à Doha poser la question à Mustafa Souag, le directeur de la rédaction arabe de la chaîne d'information continue basée au Quatar.

Dès qu’Al Jazeera sort un logo où il est inscrit révolution, le régime en place tombe. Ce fut le cas en Tunisie, en Egypte et aujourd’hui en Libye. Etes-vous la chaîne «révolutionnaire» du moment? La kalachnikov de la rue arabe?

Bien sûr que non. Nous ne sommes pas là pour créer les révolutions, ni pour les alimenter. Mais nous sommes là pour en parler, pour les couvrir. C’est notre travail de journalistes. N

ous reprocher de le faire au mieux de notre conscience est injustifié. Surtout venant des médias occidentaux qui n’ont pas couvert le début de la révolte tunisienne, ni installé leurs caméras sur la place Al-Tahrir, au Caire, ni diffusé l’horreur des boucheries de Kadhafi, comme nous l’avons fait.

On vous accuse néanmoins de mettre de l’huile sur le feu avec votre couverture systématique des soulèvements populaires.

Nous couvrons l’actualité, c’est tout. Cela dit, les dirigeants arabes nous ont toujours accusés d’être des traîtres, des pyromanes alors que nous sommes une télé proche des problèmes du peuple et surtout qui ne cache rien.

Mais que répondez-vous à ces reproches?

Si nous mettons de l’huile sur le feu, c’est qu’il y a déjà le feu depuis longtemps et que des pays comme l’Arabie saoudite sont assis sur des volcans. C’est cela que les dirigeants du monde arabe veulent cacher à leur peuple. Ils ne veulent pas que nous dénoncions la corruption, les magouilles…

Raison pour laquelle nos bureaux sont régulièrement fermés par les autorités, comme au Koweït il y a quatre mois. Dans d’autres pays, comme l’Algérie, nous n’avons pas reçu l’autorisation d’ouvrir une structure.

C’est parce qu’il avait peur de votre force de frappe que Kadhafi a adressé ses premiers message à Al Jazeera et pas à Washington ou Londres?

C’est le pouvoir des médias indépendants qu’il voulait dénoncer, pas celui de notre chaîne. Et si Kadhafi s’est attaqué à nous en brouillant notre signal de diffusion jusqu’au Liban, c’est surtout parce que nous sommes au front et que les gens nous font confiance. Il l’a d’ailleurs fait avant même que nous mettions le paquet sur la révolution libyenne.

On dit aussi qu’il a tenté de vous piéger?

Effectivement, les agents libyens nous ont induits en erreur avec des informations qui étaient fausses, avec bruitages de bombardement, cris hystériques... Ils se faisaient passer pour des habitants de la capitale libyenne sous le feu des avions.

Nous avons diffusé l’information en expliquant que nous n’avions aucune confirmation. Puis, nos sources sur place ont pu nous expliquer qu’il n’y avait aucun bombardement.

Une véritable guerre d’information?

Les hommes de Kadhafi cherchaient à utiliser le moindre dérapage pour nous discréditer et pour expliquer ensuite que les journalistes, qu’il traite de «chiens», sont des manipulateurs.

De notre côté, nous faisons notre travail avec nos propres armes, les films tournés grâce à des téléphones portables et des images transmises par internet. Notre réseau d’informateurs sur place, des gens qui travaillent gratuitement pour nous généralement, est trop dense.

Et qu’est-ce que cela donne en matière d’audience?

Elle a explosé. La fréquentation de notre site internet notamment a été multipliée par 100 en tout cas. Et ça augmente tous les jours.

Finalement, comment expliquez-vous que ces révolutions aient lieu aujourd’hui?

L’envie de démocratie existe depuis longtemps dans le monde arabe. Tout d’abord, certains dirigeants arabes ont poussé trop loin le bouchon de la corruption alors que leurs peuples connaissent de grosses difficultés économiques.

Ensuite, les jeunes sont de mieux en mieux formés dans le monde arabe. Ils veulent mieux que leur situation actuelle. Et grâce à Facebook ou Twitter, ils peuvent aujourd’hui communiquer entre eux. Dans leur propre pays, mais aussi au-delà des frontières. Il y a un vrai effet d’entraînement.

A lire également :

- Les derniers plans d'un Kadhafi aux abois

- Blocage des avoirs - et après ?




Tags: Al Jazeera, révolutions arabes, Tunisie, Egypte, Libye,

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